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Pourquoi les Français boudent le sexe ?

Pourquoi les Français boudent le sexe ?

Une étude montre le recul de l’activité sexuelle. Un quart d’entre eux n’ont pas eu de relations depuis un an. Et ceux qui font l’amour régulièrement déclarent que leurs rapports sont moins nombreux.

ILS NE PENSENT finalement pas qu’à cela. Les Français font de moins en moins l’amour. Une baisse de l’activité sexuelle mesurée par une enquête Ifop pour le fabricant de sex-toys Lelo qui touche toutes les strates de la population, avec une tendance accentuée chez les plus jeunes.

Un quart des Français (24 %) entre 18 et 69 ans déclarent ne pas avoir eu de rapport sexuel depuis un an. Une baisse de quinze points par rapport à des enquêtes réalisées en 2006 et 1992. Mais cette moyenne masque des différences importantes selon l’âge (les 18-24 ans sont un peu plus abstinents que leurs aînés), la situation conjugale (73 % des couples ont une sexualité régulière ou occasionnelle) ou même géographique (un Francilien sur trois n’a ainsi pas eu de rapport sexuel lors des douze derniers mois).

Un désintérêt visible surtout chez les jeunes
Chez ceux qui ont des rapports sexuels réguliers, leur nombre a aussi nettement diminué. Ils ne sont plus que 50 % à avoir au moins une activité sexuelle hebdomadaire, confirmant une tendance observée dans plusieurs enquêtes internationales. « Au moins, je me sens moins seul, s’amuse Ahmed, 28 ans. Cela fait presque deux ans et la fin d’une longue relation que je n’ai pas fait l’amour.

J’ai été sur les applis de rencontre mais ce n’est pas fait pour moi. Je suis très timide et réservé donc je ne vais pas facilement vers les femmes. J’ai l’impression que les rapports entre hommes et femmes sont plus difficiles qu’avant. Le sexe me manque mais c’est surtout la solitude qui me pèse. »

À 18 ans, Anna n’a de son côté pas encore eu de relation sexuelle. « Mais je ne suis pas la seule autour de moi », assure l’étudiante en droit. La jeune Parisienne a eu une histoire d’amour pendant deux ans au lycée sans franchir le pas. « On avait des rapports intimes limités. Mais cela me suffisait, et à mon copain aussi. On est partis en vacances ensemble, on dormait dans le même lit. Il a respecté le temps que je voulais prendre et notre histoire s’est terminée avant qu’on ne fasse l’amour, mais pas à cause de cela. Cela arrivera le jour venu. J’ai du désir mais pas envie de me forcer. »

Cette tendance à temporiser les élans sexuels, la doctorante en sociologie Alexia Boucherie l’observe à travers ses études consacrées à la sexualité des 18-25 ans. « Les injonctions à la sexualité restent ancrées mais sont en recul, analyse l’autrice de Troubles dans le consentement (Éd. les Pérégrines). Si on peut relativiser un éventuel effet MeToo, les femmes, notamment les plus jeunes, prennent plus en compte la notion de consentement et réfléchissent davantage à leur propre désir. »

Pour la psychanalyste et sexologue Catherine Blanc, MeToo est même une explication à la « récession » sexuelle : « C’est un phénomène social et politique qui change les relations interpersonnelles entre les hommes et les femmes, attisant une défiance vis-à-vis des hommes qui ont eux-mêmes la crainte de se retrouver agresseur. »

Le désintérêt pour la sexualité est visible partout dans la population. Et les raisons invoquées sont multiples. Parmi les Français qui n’ont pas eu de relation dans l’année, 63 % déclarent ne pas avoir trouvé de partenaires avec lesquelles ils avaient envie de faire l’amour. Une proportion identique constate ne pas avoir attiré de potentiels amants, 30 % s’estiment trop vieux, quand autant se disent trop occupés.

La vie familiale et sociale, l’activité professionnelle ou les loisirs sont autant d’arguments pour justifier une mise en retrait plus ou moins régulière de la sexualité. Reste l’omniprésence des écrans, qui bouleverse nos vies : 30 % des personnes interrogées reconnaissent avoir évité un rapport sexuel pour regarder un film ou une série, 24 % pour consulter les réseaux et 23 % pour jouer à un jeu vidéo. Et 30 % ont aussi déjà préféré se plonger dans un livre que de se jeter sur leur partenaire.

Choix par défaut ou source de frustration
Des comportements dans lesquels se reconnaît tout à fait Diane, pour qui la prolifération des écrans a mis un coup de frein à sa vie sexuelle. « On en rigole parfois, avec mon mari, quand on est chacun sur nos téléphones ou nos tablettes le soir pendant une heure. C’est certain que c’est du temps qu’on ne consacre pas à faire l’amour, confie la mère de famille de 43 ans. Cela m’inquiéterait vraiment si on n’avait plus aucune sexualité.

Je suis heureuse d’être avec un homme qui n’insiste pas quand je n’ai pas envie. Je ne suis pas certain que c’est le cas pour tout le monde, et encore plus dans les générations précédentes. » L’impact du Covid sur le rapport à la sexualité pourrait également être une explication de cette désaffection pour les plaisirs de la chair.

« La menace du danger mortel pour soi et pour les autres a accentué la peur ou la culpabilité des liens physiques, poursuit Catherine Blanc. Cela a changé le rapport à soi et l’idée de sa puissance. Or, la sexualité a besoin de cette idée de puissance pour oser prendre en soi le sexe de l’autre ou oser l’intrusion du corps de l’autre. »

Ce déclin de la sexualité reste pour beaucoup soit un choix par défaut soit une source de frustration : 47 % des sondés estiment « ne pas assez faire l’amour ».

Chez les hommes, la part grimpe à 55 %. De quoi marquer une différence selon les genres alors que 69 % des femmes estiment ne pas vivre difficilement l’absence de rapports sexuels. Une abstinence qui bouscule certains de nos fondements.

« La sexualité en soi n’est bien sûr pas indispensable, si ce n’est à la pérennisation de nos gènes, mais, au-delà de ce projet pulsionnel, elle participe grandement à notre inscription dans la société, à l’attachement avec l’autre, à la confiance que l’on a en soi et en les autres, conclut Catherine Blanc. Le désintérêt pour l’aventure de la sexualité interroge sur les rapports sociaux et le regard sur soi. »

Bertrand Metayer avec Le Parisien

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