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A la Médina, l’explosion d’une jeunesse qui «étouffait»

Le quartier de la Médina, à Dakar, a connu début mars des émeutes d’une ampleur inédite. Avant l’explosion, des mois de couvre-feu appliqué brutalement avaient porté à ébullition une jeunesse déjà échaudée par les difficultés économiques.

À travers le nuage de fumée lacrymogène qui se dissipe, on découvre les rues de la Médina jonchées de gravats, de tables, de palettes et de pneus brûlés. Les manifestants ont démantelé la chaussée consciencieusement pour en faire des projectiles.

Alors qu’un jeune homme se penche pour ramasser une autre pierre à jeter vers les forces de l’ordre, un véhicule blindé siglé « police » déboule d’une rue perpendiculaire, slalome entre les barricades de fortune et fonce vers les manifestants. Il ouvre la voie aux policiers en civil qui attrapent boucliers, lance- grenades et le suivent en courant. Le reporter de la télévision sénégalaise qui, en ce 5 mars 2021, retransmet les images en direct, s’époumone en wolof : « Regardez, regardez ! »

En retrait, à quelques mètres de là, une équipe de secours de la Croix-Rouge sénégalaise semble se concerter pour décider où intervenir. Au total, entre le 3 et le 8mars,«au moins 11 jeunes hommes ont été tués et environ 590 personnes blessées » dans les émeutes qui ont secoué le Sénégal, estime Amnesty International.

Dans le quartier populaire de la Médina, dont télévisions et réseaux sociaux ont documenté en direct l’atmosphère insurrectionnelle, l’éruption de colère semble avoir été plus brusque encore qu’ailleurs. Au-delà de l’affaire Sonko (cet opposant arrêté sur fond d’accusation de viol), qui a été le déclencheur des manifestations, la politique économique du président Sall ainsi que les restrictions prises pour endiguer la pandémie de Covid-19 étaient dans le viseur des manifestants.

Le couvre-feu a été particulièrement mal vécu à la Médina. « Vous avez une jeunesse dont le lieu d’épanouissement est la rue, qu’on enferme pendant presque un an… Ils étaient asphyxiés et ces manifestations, tout d’un coup, ont été une respiration », diagnostique l’économiste Chérif Salif Sy.

« Les gens étouffaient ! » confirme Angèle*, qui vit avec ses deux filles dans une petite chambre à l’angle des rues 6 et 23–dans la partie de la Médina qui donne vers l’océan. Chez elle, pas de place pour le désordre : vêtements et vaisselle sont soigneusement empilés dans la grande commode, les sacs à main alignés sur le porte-manteau. Un grand lit occupe quasiment tout l’espace. En poussant les murs, Angèle est parvenue à installer un lit à barreaux pour sa petite dernière dans un coin.

Elle raconte comment en avril 2020, lors de la première vague de Covid-19 au Sénégal et alors que le pays connaissait son premier couvre-feu, son quartier fut le théâtre d’étranges ballets nocturnes. « Les devantures des boutiques étaient fermées mais ouvraient par-derrière pour que les gens puissent venir acheter de quoi manger », détaille-t-elle en désignant plusieurs commerces de la rue 6. « Ici, un vendeur passait les nuits enfermé dans son tangana [petite échoppe de street food] pour pouvoir servir les gens discrètement. »

Car à la Médina, le soir, pour manger, il faut sortir. La plupart des familles modestes ne préparent pas de dîner. Il leur revient moins cher d’aller acheter quelques portions de nourriture à l’épicerie ou au tangana du coin : hamburger à l’omelette, sandwich rempli de pommes de terre ou d’œuf, bouillie de mil ou de couscous se vendent pour moins d’un euro.

Au-delà de la nourriture, sortir de chez soi est une nécessité pour respirer. « Moi, je ne me plains pas, nous ne sommes que trois dans ma chambre. Mais pour la même surface [10m2 environ], tu trouves des familles qui doivent cohabiter à huit, parfois dix personnes », explique Angèle.

« Au Sénégal en général, la vie se passe dehors, observe le militant Fadel Barro. C’est encore plus vrai à la Médina ou à Pikine [ville de la banlieue de Dakar], où la cour des maisons, c’est la rue. Les gens mangent dehors, discutent dehors, reçoivent les amis dehors… Les domiciles sont juste des dortoirs. »

Vue du ciel, la Médina est un quadrillage dense, invariablement géométrique. Les colons français ont forgé ce quartier à coups d’équerre à partir de 1914, lorsqu’ils ont voulu chasser les résidents africains du centre-ville d’alors (le quartier du Plateau, à l’extrémité sud de la presqu’île qui abrite Dakar).

Le découpage de ce nouveau quartier en petites parcelles carrées répond alors à une double volonté du pouvoir colonial : ériger un modèle de « ville africaine » moderne reprenant le modèle géométrique occidental, mais également « contrôler l’individu [noir] par le contrôle de l’espace », détaille l’historien Ousseynou Faye dans Dakar et ses cultures. Un siècle de changements d’une ville coloniale.

Ces parcelles ont été encore subdivisées, aggravant la promiscuité, depuis l’arrivée d’un nouveau modèle économique : celui de la location. « De plus en plus de familles choisissent de mettre en vente leur maison lors du décès des parents. Elles sont rachetées par des entrepreneurs qui les divisent et les louent, notamment à de jeunes fonctionnaires attirés par la proximité avec l’hyper centre », analyse Chérif Salif Sy. Dans les immeubles de location construits ou refaits récemment, les promoteurs se préoccupent peu de fournir des cours intérieures ou jardins pour permettre aux locataires de respirer.

À quelques centaines de mètres de la rue 6, sur les murs du stade Iba Mar Diop, un graffiti géant est apparu dans la foulée des émeutes. Réalisé par le graffeur Amadou Lamine Ngom, dit Docta, il reprend le mot d’ordre des manifestations – « Free Sénégal » – et rend hommage aux onze personnes tuées par les forces de l’ordre, dont les noms s’alignent à côté d’un drapeau sénégalais.

Un homme d’une cinquantaine d’années, lunettes de soleil sur le nez, s’arrête et contemple la fresque. Il parcourt les noms des morts, puis interroge : « Ce sont les morts du Covid ? »

« Si c’était les morts du Covid, le mur ne serait pas suffisant… », glisse Docta, sans s’arrêter de peindre. Au Sénégal, la pandémie a tué un peu plus de mille personnes, des chiffres relativement contenus comparés à d’autres pays, qui expliquent que certains Sénégalais ne comprennent pas les mesures drastiques prises pour ralentir sa propagation.

« À la Médina comme ailleurs, on entend des gens dire que cette maladie n’existe pas vraiment, que c’est une invention du gouvernement, que d’ailleurs ils n’ont jamais vu un mort du Covid… », soupire Angèle.

La répression policière de ceux qui s’avisaient de ne pas respecter le couvre- feu, elle, a été bien réelle. Ici, pas d’amende, mais des châtiments plus ou moins créatifs : on a vu des resquilleurs contraints de faire des pompes sous la menace de la matraque, d’autres condamnés à rester assis immobiles sur un rond-point durant des heures, des arrestations massives…

En avril 2020, alors que le pays ne comptait que cinq morts, la police a interpellé en une seule nuit 74 jeunes de la Médina pour non-respect du couvre-feu. Angèle conclut : « Il ne faut pas s’étonner s’il y a quelques semaines, quand les émeutes ont commencé, ils y ont vu une occasion de se venger de la police qui les avait tant brutalisés… »

*Le prénom d’Angèle a été changé, à sa demande.

JUSTINE BRABANT

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