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Il faut un gouvernement d’union nationale – Par Emmanuel Desfourneaux

Il ne s’agit pas de coopter ses copains de la République. Le concept porte avant tout sur le rejet de la classe politique. Evidemment, plusieurs obstacles devront être levés et pas des moindres

44 % oui, 56 % non ! C’est le résultat d’un sondage que j’ai réalisé sur un gouvernement d’union nationale au Sénégal. Sans valeur scientifique, il nous informe cependant sur une tendance : l’unité nationale, fer de lance de la lutte contre la Covid-19 au tout début de la pandémie, se désagrège depuis déjà quelques semaines. Tandis qu’à Bamako le président malien a annoncé la constitution prochaine d’un gouvernement d’union nationale ; qu’en France, des voix s’élèvent en faveur d’un gouvernement de salut public ; que la rumeur à Dakar d’un remaniement ministériel, avec un possible retour de la primature, se fait grandissante.

Au Sénégal, les querelles politiciennes, les joutes verbales sont de retour malgré un SARS-CoV-2 circulant toujours fortement. Que s’est-il passé depuis la mi-mars où la popularité de Macky Sall n’avait jamais été aussi élevée en 8 ans ? La solidarité nationale, symbolisée à travers l’appel à toutes les formations politiques, était plutôt sur la bonne voie : Ousmane Sonko avait même fait le déplacement dans l’ancienne résidence du gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française !

A Dakar, la paix des braves est derrière nous, le peuple s’impatiente ; la vie politique (politicienne) a repris ses quartiers ; chacun retrouve sa place sur l’échiquier politique : le FRN plutôt docile avec le pouvoir a quitté le comité de suivi de Force Covid-19. Un climat insolite règne sur fond de pandémie : des anciennes affaires sont déterrées du Journal officiel ou alors des nouvelles surgissent du littoral ! De son côté, le pouvoir gouverne comme si de rien n’était, en état d’urgence sanitaire.

C’est la faute de Macky Sall ! L’unité nationale implique au minimum une collaboration transpartisane. La crise de la Covid-19 était une occasion rêvée de transformer le Dialogue national (trainant en longueur) en cogestion inédite. A contrario, cette crise sans égale est gérée de façon solitaire. Aucune mesure politique de rupture n’a été arrêtée ou envisagée : les transhumants se taillent la part du lion ou du port autonome de Dakar ! Macky Sall n’a pas réussi à restaurer une confiance auprès de ses détracteurs.

C’est la faute de l’opposition ! Cette dernière, en dépit de la hauteur des défis qui se dressent devant le Sénégal, ne parvient pas à prendre du recul par rapport au schéma traditionnel des débats entre majorité et opposition. Celle-ci n’a que pour horizon la prochaine alternance éloignée de 2024 et le renversement du pouvoir en place. Ce qui se passera entre-temps incombera exclusivement à Macky Sall, seul comptable ! Les commentaires des sondés sont sans appel sur ce sujet. Le bon positionnement de l’opposition, c’est contre Macky Sall. Pour les militants des différents partis de l’opposition, il ne faut pas tomber dans le piège d’un gouvernement de concorde nationale. Non seulement Macky Sall limiterait leur champ d’actions mais se servirait du gouvernement d’union nationale en rampe de lancement vers la présidentielle.

C’est la faute du système politique en général ! Il faut pardonner au président et à son opposition. La Covid-19 n’a pas eu l’effet escompté sur la classe politique sénégalaise. Le miracle ne s’est pas produit pour l’instant ! Les politiques ont toujours utilisé le gouvernement d’union nationale sous forme de deal. Ce type de coopération s’inscrit dans les jeux politiques du Palais pour une grande majorité de Sénégalais. Ce fût le cas de Me Abdoulaye Wade avec la promesse d’un tel exécutif s’il était réélu en 2012. Ce fût le cas d’Abdou Diouf en 1995 lorsqu’il constitua un gouvernement de cohabitation alors qu’il n’y avait pas de crise politique majeure au Sénégal en dehors d’une crise interne au PS et une rébellion urbaine.

Mon sondage est à prendre avec des pincettes. Ce sont les militants et activistes qui ont majoritairement voté. Un responsable de l’APR m’expliquait qu’il n’y avait aucune raison d’élargir le gouvernement. C’est plutôt l’inquiétude d’une limitation des parts ministrables qui est en cause pour son camp. En réalité, à l’échelle nationale, le rapport de force serait plutôt favorable à un gouvernement d’union nationale. Dans d’autres pays, le oui monte jusqu’à 70 % avec 65 % de méfiance à l’égard du gouvernement.

Comme le souligne les précédents chiffres qui sont loin d’être contradictoires, le gouvernement d’union nationale est une « demande sociale ». Le concept de l’union nationale porte avant tout sur le rejet de la classe politique et le désenchantement du monde politique et tout ce qui y gravite autour, à l’exemple de certains journalistes devenus apparemment des usufruitiers du littoral !

Les militants de l’opposition font donc une mauvaise lecture du gouvernement d’union nationale. C’est une mobilisation du peuple contre la défaillance du pouvoir face à un péril et/ou face à la reconstruction d’un pays. Jamais un tel gouvernement dans l’histoire du Sénégal n’a été aussi indispensable et salutaire tant le défi d’un Etat stratège est important face aux futures conséquences de la Covid-19.

D’ailleurs, le dernier mot appartient-il aux militants ? Lorsque Me Abdoulaye Wade décida de faire retourner sa formation politique au gouvernement en 1995, il a été assimilé à un traitre. Ce n’est ni le PDS ni le PS qui étaient à l’initiative de ce gouvernement d’union nationale. C’était grâce à la détermination de Diouf et de Wade.

Si les opposants dits patriotes rejetteraient à coup sûr toute entrée dans ce genre de gouvernement, les autres partis politiques de l’opposition tireraient leur épingle de jeu. C’est le cas du PDS qui, depuis le début de la pandémie, s’est démarquée par sa dynamique nationale. Pourquoi alors s’arrêter à mi-chemin et se recroqueviller dans une opposition radicale ? Quel gâchis ! Cette remarque vaut aussi pour la coalition Taxawu Senegaal et Rewmi.

Evidemment, plusieurs obstacles devront être levés et pas des moindres ! En tout premier lieu, l’assurance formelle que le président Macky Sall ne se présentera pas pour un troisième mandat. Cette question est cruciale pour empêcher les jeux politiciens. Le règlement des affaires judiciaires de Karim Wade, de Khalifa Sall (sur la base des condamnations internationales, les dossiers des 2 K ne sont pas clos) et d’Abdoulaye Baldé devra être garanti.

Aucun membre de la famille du président ne ferait partie de ce gouvernement. Idrissa Seck pourrait être choisi officiellement comme chef de l’opposition (ou Premier ministre selon la rumeur ! Dans ce cas-là, cette fonction échoirait au PDS) avec une approche constructive en vue de conserver l’esprit d’élan national. Des personnalités issues de la société civile seraient appelées comme le Pr Moussa Seydi, ministre de la santé pour tous ; Ibrahima Dème, ministre de la chose publique et de la transparence, ou encore Alioune Tine, ministre des libertés publiques inviolables.

En effet, tous les ministères porteraient de nouvelles appellations autour de trois grands axes : Liberté, chose publique (plus de gouvernance de la République en fonction des biens privés de clans ; plus de caisses noires !) et patriotisme (industrialisation, agriculture et culture).

Surtout, afin d’éviter l’échec du gouvernement d’union nationale où d’assez rares précédents ont été fructueux, celui-ci serait programmé pour une durée limitée de deux ans, à savoir jusqu’en septembre 2022. Cela devrait suffire pour associer l’opposition la plus représentative aux futures grandes orientations politiques du Sénégal autour des trois grands axes Liberté-Chose publique-Patriotisme.

Ainsi le landerneau politique serait neutralisé, en hibernation pour ne se consacrer qu’aux intérêts du peuple. Ce dernier pardonnerait aux membres de l’opposition car leur démarche aura été dictée par le bon sens politique et par la volonté de redonner de l’espoir (avant 2024 !). Deux ans après, chacun retrouvera sa place naturelle et vaquera à ses activités d’opposants dans la perspective des élections intermédiaires et présidentielles. D’ici là, espérons que le travail des uns et des autres aura porté ses fruits !

Je suis conscient que certains perçoivent cette proposition comme faisant partie de la matière de « l’utopisterie », que certains membres de l’opposition ne voient pas ce qu’ils pourraient gagner à s’embarquer dans une telle aventure politique aux côtés de leur bourreau et d’un président fragilisé. Mais faudrait-il attendre jusqu’en 2024 et « abandonner » le peuple sénégalais à son sort (pour reprendre l’expression d’Ousmane Sonko) ? Ont-ils pris conscience de l’importance de la crise qui attend le Sénégal ? Vont-ils faire dans le pantouflard politique : « Y’a qu’à… » ?

Je sais aussi que d’aucuns au sein de l’opposition rêvent d’une situation de chaos. Ils pensent en tirer un avantage. Ils laisseraient sous-entendre à leur candidat que leur situation personnelle s’éclaircirait dès lors. C’est un risque qu’ils font courir inutilement ! Parier sur l’instabilité s’avère très souvent lourde de conséquences. Et les sénégalais n’aiment pas le désordre politique.

Pour rassurer les partisans de Macky Sall, prenons exemple sur Abdou Diouf ; il déclarait en 1995 : « j’ai été élu démocratiquement président de la République…mais ce n’est pas une raison pour gouverner seul…soyons cependant clair…j’entends rester le maître du jeu ». Le choix démocratique de février 2019 serait donc respecté.

Si le prochain remaniement ministériel à la rentrée, vers septembre, s’opère dans une logique de Dialogue national (calculs politiciens pour diviser l’opposition), il sera voué à l’échec. Si le prochain remaniement fait encore la part belle à BBY (même si cette majorité présidentielle embrasse des partis libéraux et de gauche), il ne faudra pas parler d’union nationale, il ne s’agit que d’une coalition électorale ayant obtenu la majorité ! Ces deux types de gouvernement pourraient être minoritaires au regard de l’évolution de l’électorat sénégalais. Rien ne changera ! Il ne s’agit pas de copter ses copains de la République mais d’aller plus haut, plus loin, vers un gouvernement de salut public, indifférent aux ambitions politiques des uns et des autres. Et ce pendant deux ans !

J’anticipe une critique : mais pourquoi le Sénégal serait-il l’un des rares pays à consacrer un tel gouvernement ? Pardi ! Car le Sénégal ne ressemble à aucun autre pays et servirait de modèle au monde entier contre les conséquences d’une crise jusqu’alors jamais vécue. L’heure est à l’unité nationale. Alors, jouez le jeu ! Le monde vous regarde !

Emmanuel Desfourneaux

Digital Manager - Chef de projet chez Alixcom Dakar | E-mail: saliou@dakar-echo.com | +221 77 962 92 15

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