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« Barça ou Barsakh»: Ces rescapés miraculés qui suscitent des vocations !

Courant 2001, baie de Hann. Déployés sur la plage, les éléments de la sûreté Urbaine (su) de Dakar que dirigeait à l’époque le commissaire Assane Ndoye ramènent dans leurs filets une cinquantaine d’individus composés de passeurs et de passagers.

Ils s’apprêtaient à embarquer nuitamment à bord d’une pirogue de pêche artisanale pour les îles Canaries (Espagne). L’enquête menée alors par la police avait permis de découvrir que cette pirogue arraisonnée devait être la quatrième à quitter Hann-plage pour les côtes espagnoles. Une expédition surréaliste que « Le Témoin-Hebdo » avait révélée. 

A l’époque, l’incrédulité était manifeste chez de nombreux confrères et lecteurs qui jugeaient notre exclusivité trop « inédite » pour être vraie ! Lesquels se demandaient comment une pirogue de fortune « gaalulothio » pouvait-elle quitter l’Afrique de l’Ouest et traverser tout l’océan atlantique pour gagner l’Europe ? selon l’ancien patron de la sûreté Urbaine (su), le commissaire (er) Assane Ndoye, même ses éléments qui avaient mené l’opération ne croyaient pas aux faits reprochés aux piroguiers arraisonnés. « Il a fallu une enquête approfondie en collaboration avec la police espagnole pour qu’on se rende compte que d’autres jeunes avaient effectivement déjà quitté les côtes sénégalaises à bord des pirogues artisanales pour les Iles Canaries où ils étaient arrivés sains et saufs.

Il faut dire que le voyage était tellement long, périlleux et épouvantable que personne ne l’aurait cru à l’époque… » se souvient l’ancien chef de la SU, devenu par la suite Dg de la police et ambassadeur au Mali.

Ces départs « Barça ou Barsakh » qui se faisaient de manière discrète et espacée ont fini par devenir une vague, voire un rush. Avec de multiples nouveaux points de départs tels que Hann, Ngor, Soumbédioune, Yoff, Thiaroye et Mbour. Et à un rythme effréné et infernal qui a nous donné raison par la suite ! Pour percer le mystère de ces arrivées massives sur les côtes espagnoles en provenance de divers lieux d’embarquement au Sénégal, votre serviteur s’était même rendu aux îles Canaries pour y effectuer un reportage plus complet sur cet exode massif. Sur place, il nous a été donné de voir le triste spectacle de centaines de sénégalais, Gambiens, Maliens, Guinéens, Ghanéens etc. morts noyés en tentant de traverser la Méditerranée et enterrés dans des fosses communes des îles Canaries, notamment Las palmas.

A l’accueil de votre serviteur, le consul honoraire du Sénégal à Las Palmas, le défunt M. Alberto Vanboccle Garcia, âgé alors de 70 ans. il nous avait reçu chaleureusement. « Merci d’être le premier journal sénégalais (ndlr : Le témoin-Hebdo) venu sur les lieux du drame, ici, aux iles Canaries » avait magnifié ce patriarche espagnol, sénégalais de cœur.

Arborant une tristesse non feinte, il nous avait confié ceci : « c’est très douloureux de voir tous ces corps sans vie échoués sur les plages espagnoles et enterrés dans l’anonymat. De nature, je suis souriant, mais cette fois-ci, comme vous le voyez, je suis triste. Triste de voir tous les jours ces corps qui échouent sur la plage comme des algues de mer » avait commenté le consul honoraire Alberto lors de notre visite guidée aux cimetières des migrants des « cayucos » (pirogue, en espagnol).

Frontex a t’elle atteint ses limites ?
Près de 20 ans après les premières vagues massives de migrants clandestins arrivés à bord de pirogues, la Méditerranée refait encore parler d’elle en termes d’engloutissement de migrants désespérés désireux à tout prix de rejoindre l’eldorado européen. Il est vrai qu’entre temps, plusieurs principaux points de départ comme Hann, Ngor, Thiaroye sur mer et Soumbédioune ont été démantelés voire anéantis par la police et la gendarmerie. Sans oublier les dispositifs de surveillance (avions, bateaux, vedettes, hélicoptères) de nos côtes mis en place par la Marine nationale dans le cadre de l’opération européenne Frontex (Frontières extérieure) dont l’objectif est de lutter contre l’immigration irrégulière, de faire rebrousser chemin aux embarcations aux candidats à l’exil, d’empêcher les départs à partir des pays émetteurs etc.

En dépit de tous ces dispositifs de contrôle, de surveillance et de dissuasion, les pirogues battant pavillon « Barça ou Barsakh » n’abdiquent pas ! Et surtout du fait qu’il existe encore des poches de résistance aussi bien au Sénégal qu’en Mauritanie et en Gambie d’où les candidats à l’émigration peuvent embarquer en toute discrétion. Sans oublier certaines filières d’embarquement qui se sont déplacées jusqu’au Maroc et en Libye. A partir de ces pays du Maghreb, trafiquants véreux, passeurs crapules et passagers désespérés continuent toujours d’aller à l’assaut de l’océan, affronter les vagues de la mort pour espérer échouer vivants sur les côtes de « Barca » (Barcelone). Si ce n’est de l’ile italienne de Lampedusa.

Hélas, beaucoup de ces malheureux, parmi lesquels nos compatriotes, rejoignent directement Barsakh (l’au-delà) sans avoir vu la terre promise européenne. Autrement dit, de même qu’on ne peut pas arrêter la mer avec ses bras, de même, toutes les marines et tous les arsenaux du monde ne pourront faire barrage à l’irrépressible envie de migration en terre européenne des despérados africains.

L’Union européenne elle-même s’est rendue à l’évidence, le dispositif Frontex, malgré ses immenses moyens navals, n’a pas pu contenir le flot d’envahisseurs venus du sud du ! Cela dit, hélas, cette émigration massive est jalonnée de drames comme en atteste le naufrage, intervenu la semaine dernière, de ce bateau de migrants (62) dans lequel 15 de nos compatriotes ont péri au large des côtes mauritaniennes.

Le téléphone de …l’espoir
Qu’est-ce qui donc peut pousser ces milliers de jeunes gens à aller risquer leurs vies en mer ? La réponse se trouve dans l’arrivée à destination des rares rescapés de ces expéditions périlleuses. Des arrivées dans l’eldorado qui sonnent comme une délivrance. Car, dès qu’il ont humé l’air européen, la plupart des immigrants rescapés ayant eu la chance de fouler les îles Canaries, appellent immédiatement leurs parents ou amis pour leur filer la bonne nouvelle : « Alhamdoulihahi…eksinaa si diam ! (Dieu merci, Je suis arrivé à bon port !).

De bouche à oreille, la nouvelle se répand comme une trainée de poudre dans le quartier de départ du miraculé. On imagine l’effet qu’une telle bonne nouvelle peut produire sur ces jeunes gens misérables et à l’avenir bouché. cette réussite à atteindre le but de l’expédition constitue bien évidemment un formidable appel d’air en ce sens qu’elle suscite aussitôt d’autres vocations au niveau des copains restés au pays. Lesquels vont à leur tour tenter leur chance par la mer, quitte à rester au fond de l’océan.

O.Diouf, un célèbre passeur domicilié à Thiaroye- sur- Mer et qui a eu à organiser plusieurs opérations « Barça-Barsakh » durant les années 2001-2002, s’est confié à nous. « Dès qu’ils sont arrivés à destination, certains de mes clients m’avaient mis en rapport avec d’autres candidats prêts à entreprendre la périlleuse aventure moyennant des sommes comprises entre 200.000 et 500.000 francs.

Une fois, nous avions quitté l’île de Ngor à l’aube d’une fête du 04 avril au moment où tous les corps militaires et paramilitaires s’apprêtaient à défiler sur le boulevard du général De Gaulle. ainsi, nous avions réussi à tromper la vigilance de la Gendarmerie et de la Marine pour prendre le large ! » nous confie-t-il depuis l’Italie où il vit actuellement. Un tel happy end pour notre interlocuteur ou des compagnons d’infortune comme lui ne pouvait que faire des émules. et surtout quant il s’agit de miraculés mineurs puisque leur situation est en général régularisée automatiquement compte tenu de la loi espagnole de protection des droits des mineurs.

« A l’époque, quand nous étions à Las palmas, presque tous les clandestins mineurs avaient pu bénéficier rapidement de cartes de séjour. Il en était de même pour certains africains «sans papiers» parce que la police espagnole ne savait pas vers quel pays les expulser ! » se rappelle O. Diouf, un ex-passeur reconverti aujourd’hui à autre chose.

Face à cette nouvelle déferlante de migrants, les pays européens sont confrontés aujourd’hui à un dilemme : faut-il recommencer à rapatrier tous ces immigrants clandestins et laisser les organisations de défense des droits de l’homme dénoncer les « charters de la honte » ? Ou alors faut-il régulariser les passagers miraculés, quitte à créer un appel d’air ? Une chose est sûre, « Barca ou Barsakh » est une véritable source de préoccupation pour les états européens contrairement aux pays africains qui, eux, s’en foutent !

Après tout, les candidats à l’émigration, c’est autant de bouches en moins à ne pas nourrir et, surtout, autant d’opposants potentiels dont on se débarrasse à bon compte !

Pape Ndiaye

Jean Louis Verdier - Rédacteur en Chef Digital - Paris- Dubaï - Hong Kong dakarecho@gmail.com - Tél (+00) 33 6 17 86 36 34 + 852 6586 2047

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