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Unification de la gauche sénégalaise: rien ne dit que l’APR ne soit pas intéréssée par cette mouvance selon le Dr Abdourahmane Seck

Dr-Abdourahmane-SeckMaintes fois annoncée sous les chaumières mais jamais définitive, l’unification de la Gauche au Sénégal entamée tout dernièrement avec le lancement d’un Observatoire républicain pour la démocratie et la citoyenneté (ORDC) suscite pas mal d’appréciations.

Dans cet entretien à bâtons rompus avec nos confrères de Sud quotidien, le Dr. Abdourahmane Seck, enseignant-chercheur à l’UFR des Civilisations, Religions, Arts et Communication (CRAC) de l’Université Gaston Berger, élucide les divers niveaux de la question. Non sans analyser l’impact de cette nouvelle dynamique sur le devenir de la coalition BBY et le projet de la candidature unique du chef de l’Etat.

Quelle lecture faites-vous de cette démarche de réunification de la gauche sénégalaise dont l’ambition est de jouer un rôle dans la gestion du pouvoir au Sénégal ?
Ce débat sur la « réunification » s’est beaucoup accentué depuis au moins le milieu des années 90, alternant des séquences mornes à vives. Les partis qui expriment ce désir, pour l’essentiel, sont issus de la Gauche révolutionnaire indépendantiste incarnée par le PAI. Cette « nouvelle Gauche », comme on l’appelait, s’est édifiée sur la base de divergences doctrinales et organisationnelles plus ou moins importantes quant aux moyens et conditions les plus adéquats pour atteindre les mêmes objectifs : en finir avec le néocolonialisme et ses valets, asseoir les bases politiques et sociales d’une société juste, progressiste, égalitaire et équitable.

Les inscriptions de ces partis dans le jeu électoral, surtout à partir des années 90 où ils commencent à l’envisager comme le moyen quasi exclusif d’accession au pouvoir, a systématiquement (ou presque) réveillé les démons de la division.

Qu’en fut-il avec la perte du pouvoir par les Socialistes et l’accession de Me Wade au pouvoir ?
L’alternance survenue en 2000 inaugure une page nouvelle avec des contradictions inédites affectant le fonctionnement démocratique, transparent et relativement égalitaire de ces partis. L’alternance que les bases politiques respectives de ces partis ne considéraient que comme une étape de transition vers un pouvoir davantage émancipé et populaire, n’a pas provoqué, comme on aurait pu s’y attendre, le développement d’un projet de reconstruction d’un camp du peuple.

Le déficit de renouvellement des générations, les changements dans les bases sociales de recrutement,les ruptures dans la chaine de transmission et de formation ont également affecté les capacités de ces partis à continuer de porter les rôles traditionnels de fer de lance du front social et politique dans la décennie 2000.

Dans cette période, il se passe aussi une chose importante, car pour la première fois les populations instruisent un procès de confiance par rapport à ces partis, notamment ceux qui sont restés le plus longtemps avec le régime de Wade.

Sous Macky Sall, une bonne partie de la gauche renoue avec le pouvoir, y compris des militants qui n’étaient plus actifs depuis des années. Ce contexte de captage des cadres de gauche a aussi contribué au prolongement de la difficulté à penser et résoudre cette question de la réunification.

Toutefois, la succession des obstacles n’a jamais annihilé aussi bien le discours que les initiatives vers l’unité. C’est dans ce cadre qu’il faut situer cette énième tentative qui, du point de vue de la nouveauté de la forme, mérite sans doute l’attention que la presse lui accorde.

Qu’en est-il cependant de la faisabilité de cette unification après les différentes tentatives avortées ?
En matière politique, les échecs sont certes dommageables, mais ils ne sont pas inutiles. Cela n’évacue pas la question de la faisabilité qui, faisons-le remarquer, vient après le principe politique qui semble acquis depuis longtemps maintenant. Aujourd’hui, ces partis n’ont plus le choix.

Rassembler les maigres forces qui restent et se réclament de leur camp est leur seule alternative et ils le doivent aussi à l’histoire, pour tous les sacrifices qui ont été consentis par beaucoup trop de gens qui, aujourd’hui, ont presque tout perdu, avec des séquelles corporelles et psychologiques, des carrières administratives bloquées, des difficultés économiques ardues.

Il se rajoute à cela que les plus jeunes ont vraiment envie de tourner la page, de renouveler les corpus et les engagements, les méthodes et styles de militance, d’être davantage en phase avec les nouveaux terrains des mobilisations internationales et locales etc. .

Cette démarche est-elle viable ?
Je ne sais pas si la démarche est viable ou pas, par contre le jeu politique actuel, encore fortement arrimé aux logiques clientélistes et de ce que Sandbrook a appelé le « soutien mercenaire » n’est pas viable.
Les contradictions qui traversent notre pays vont être de plus en plus exacerbées et les demandes de justice sociale et de redevabilité vont accroître de la même manière.

C’est une tendance lourde dans l’évolution du Sénégal contemporain, elle conduit l’ensemble des leaderships à des exercices salutaires de réajustement pour continuer de survivre. Les partis politiques ou anciens militants de la Gauche n’échappent pas à ces contraintes, ils doivent aussi se réinventer, repositionner dans le débat public les héritages de leurs mémoires, procéder à leur autocritique, faire valoir des horizons politiques en phase avec les mutations sociétales et mondiales, c’est à ce prix qu’ils pourront rendre viable leur démarche.

Quel impact sur le devenir de la coalition Bby et le projet de la candidature unique du chef de l’Etat ?
A mon sens, la question de la candidature unique se posera jusqu’à la dernière minute, cela fait partie du jeu des élections. Tout dépendra de ce qui relèvera de la tactique ou de la stratégie, bref de l’agenda que ces partis se donnent. Très souvent, on oublie deux choses. C’est que l’apport de ces partis pour le pouvoir déjà en place, ce n’est pas tant une masse électorale (ils en sont dépourvus), mais plutôt une caution ou des garanties de stabilité du front social.

Or, sur ce point, leur maîtrise du champ s’est amoindrie. La nature des leaderships syndicaux s’est recomposée de manière sensible. Non seulement, ils sont devenus minoritaires dans beaucoup de domaines qui étaient leurs chasses gardées, mais se sont reconvertis, pour quelques cas, en « bras exécutifs » des réformes politiques et sociales les plus obscurantistes pour cette nation et singulièrement dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement supérieur. L’apport technocrate de la Gauche, réunifiée ou pas, n’est certainement pas le plus urgent dans l’agenda des conseillers politiques du Président, mais ce moment viendra, c’est sûr.

La question est donc de quoi le camp du pouvoir risque de se faire orphelin si la logique de la réunification s’assume jusqu’à la revendication d’une candidature unique de la gauche. A mon avis, le risque pour le camp présidentiel, c’est de se départir de troupes rompues à la tâche pour surveiller l’adversaire, le harceler et anéantir son discours par la critique avertie.

Cela ne manque pas d’intérêt sans doute, si l’on sait que les agences de communication qui fourmillent et dont les régimes au pouvoir raffolent pour lifter leurs images font, au bout du compte, assez rarement l’affaire. Il faut donc attendre d’y voir clair sur les segments de la gauche qui portent cette démarche et les objectifs finaux qu’ils s’assignent : proposer une nouvelle offre politique ou jouer un rôle dans le dispositif de gouvernance de l’APR qui déjà compte pas mal d’anciens de la Gauche.

Stratégiquement, rien ne dit que l’APR ne soit pas intéressée, à travers certains de ces composantes, par cette mouvance de la Gauche et ne cherchera pas à trouver un accord politique avec elle.

Est-il pertinent de parler d’une Gauche dans un Sénégal au 21ème siècle ?
Des générations et générations de jeunes et moins jeunes sénégalais ont tout offert de leurs personnes pour l’avènement d’une société dans laquelle nos leaderships seront au service des communautés et non le contraire etc. Maintenant le nom de « Gauche » n’est pas seulement une commodité langagière, on peut s’en passer si vous voulez, mais sous réserve de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

La Gauche signifie un positionnement intellectuel et militant qui met en mal les inégalités et les iniquités dans l’ordre sociétal et politique, en prônant des solutions qui mettent en avant des valeurs de solidarité et non de compétitions grégaires.

On a le droit de ne pas adhérer à cette approche du monde et de ses problèmes, mais continuer d’asséner des phrases creuses de sens du genre « a-t-on besoin d’une Gauche ? » est probablement un indicateur de l’indigence redoutable qui frappe les pays les plus détruits par le triomphalisme néolibéral.

Cette façon de pérorer nous cloue au sol et nous empêche d’être à la hauteur du potentiel de notre pays. Parler d’une gauche veut dire donc cette tension dans la volonté de faire de soi un conducteur de changement et de progrès, d’amélioration du sort des hommes sur cette terre.

Certes cela veut dire aussi beaucoup de contradictions historiques, politiques, culturelles, mais ces tensions ne sont pas suffisantes à condamner l’élan. Une société sans cet élan, n’est plus une affaire d’hommes, mais de choses inquiétantes.

Nando Cabral GOMIS

Jean Louis Verdier – Rédacteur en Chef Digital – Paris- Dubaï – China
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