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Pourquoi Macky Sall ne gagne jamais à Touba

Pourquoi Macky Sall ne gagne jamais à Touba

S’il y a un bastion électorale qui résiste à Macky Sall depuis 2012, c’est la zone mouride du Baol qui englobe Diourbel, Touba et Mbacké.

En 2012, quand tous les greniers de voix tombaient dans l’escarcelle de Macky Sall au second tour de la présidentielle, seule la ville de Touba avait résisté à l’offensive du leader de l’Alliance pour la République (APR).

Les élections qui ont suivi (référendum 2016, législatives 2017, présidentielle 2019) ont confirmé cette attitude de défiance de Touba vis-à-vis de Macky Sall.

Mais lors de cette présidentielle de 2019, le désamour s’est aggravé puisque la zone de Mbacké, qui votait pour la coalition présidentielle depuis 2012, a cette fois-ci accordé ses suffrages à un opposant en l’occurrence Idrissa Seck, leader de Idy 2019.

En effet, la Coalition Idy 2019 arrive au niveau régional très largement devant Macky Sall avec respectivement 177 114 voix soit 48,49 % des suffrages exprimés et 146 871 voix représentant 40,21 %. Soit un différentiel de 30243 voix.

Lors de cette présidentielle, les départements de Bambey et de Diourbel ont voté majoritairement pour Macky Sall avec respectivement 38 625 et 40 501 voix soit 54,15 % et 56,73 % devant Idy qui a obtenu respectivement 25 364 et 22 026 suffrages soit 35,56 % et 30,85%.

A contrario, Mbacké a accordé ses votes majoritairement au leader de Rewmi avec respectivement 129 724 voix soit 58,29 % devant Macky qui réalise 67745 de voix soit 30,44 %. Cette nouvelle situation fait de l’ancien Premier ministre Idrissa Seck le nouveau patron politique de Touba.

Aux dernières législatives, quand Idy avec la coalition Manko Taxawu Sénégal faisait 8707 ou 4,43 %, Macky, lui, engrangeait 102 203 voix soit 48,46 %. Ce qui fait un différentiel de 93 496 voix. Il faut rappeler qu’à l’issue de ce vote, la coalition gagnante Wattu Sénégal d’Abdoulaye Wade avait raflé Touba avec 50007 voit soit 47,5 %.

Mais au niveau régional, elle faisait un total de voix de 68 880 soit 26,33 %. Ainsi au niveau régional, Macky devançait largement les coalitions d’Idy et d’Abdoulaye Wade réunies.

Cette percée spectaculaire du leader de Rewmi dans la région du Baol s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, par sa proximité avec Touba. Contrairement à ceux qui disent que, par calcul politicien, Idrissa a acté sa transhumance confrérique à l’approche de la présidentielle de 2019, le leader de Rewmi est talibé de Serigne Moussa Nawel, bras-droit de l’actuel guide des mourides bien avant la disparition du khalife Serigne Saliou Mbacké.

Tout un travail de lobbying a été effectué par les talibés de Serigne Moussa pour accorder le vote mouride à Idrissa Seck. Ce travail a notamment été accompli au niveau de Mbacké au point que cette zone qui votait Macky a tourné le dos à ce dernier en faveur du patron de Rewmi.

Mais d’autres forces très discrètes et bien organisées, loin des chapelles politiques, et qui avaient été à l’origine de la déroute du président Macky Sall lors du référendum dans la capitale du mouridisme, ont aussi travaillé pour que Touba vote massivement pour son plus sérieux rival à la récente présidentielle.

Ensuite, il faut souligner que l’absence du Pds de cette présidentielle a aussi profité à celui qui se présente comme l’actionnaire majoritaire de ce parti. Les plus fidèles de Wade ne voteront jamais pour Macky Sall même si leur leader a préféré s’abstenir… favorisant ainsi indirectement… Macky Sall.

L’embastillement de Karim Wade, l’humiliation d’Abdoulaye Wade et l’opération de démantèlement du PDS par le parrainage de la candidature de Madické Niang expliquent en grande partie pourquoi, lors de l’élection du 24 février dernier, les fidèles de Wade ont porté leur choix sur Idy.

A preuve par Me Madické Niang qui a voté à Touba et qui, bien qu’étant très populaire au niveau des Mbacké-Mbacké, a récolté un score lilliputien de 3,61 % qui frise l’humiliation. Ainsi, il a fallu une convergence de forces politiques autour de la personnalité d’Idy pour remporter haut la main l’élection dans la région de Diourbel.

Dans le département de Mbacké, en sus de jeunes leaders politiques comme Abdou Karim Fall (ancien de la Ligue démocratique dirigeant le parti « Suxxali Senegaal ») ou d’opinion qui ont effectué un travail minutieux pour vendre le programme d’Idy 2019, les populations qui, d’habitude, votaient Macky n’ont pas trouvé leur compte dans les nombreuses « réalisations » dont se targue Macky Sall durant son premier mandat. Résultat final, ils ont sanctionné le leader de Bennoo en venant s’ajouter à ceux qui, traditionnellement, votaient opposition.

Touba : un gros village où tout manque
En outre, malgré les investissements colossaux (Ila Touba, assainissement, renforcement de la sécurité) réalisés dont elle a bénéficiés, Touba refuse toujours d’accorder ses suffrages à Macky. Contrairement à une opinion faussement répandue, en effet, les investissements et l’argent déversés sur Touba ne favorisent qu’un groupuscule de pseudo-marabouts corrompus et qui profitent de tous les régimes.

Les routes qui mènent à leurs domiciles sont bitumées, électrifiées et l’eau ne fait jamais défaut chez eux. Au même moment, la misère règne en maître chez les 2/3 de la population de Touba, lesquelles manquent de beaucoup de choses nécessaires à leur bien-être.

Dans certaines parties de Touba, il y a une floraison de nouveaux quartiers non lotis, sans adduction d’eau, sans branchements à l’électricité, sans assainissement et sans sécurité, sans routes bitumées… L’erreur de Macky Sall a été de vouloir toujours entretenir, avec la stratégie des mallettes d’argent, une clientèle politique qui n’a pas voix au chapitre à Touba. Et étant donné que le « ndigël » n’est plus opérationnel depuis la disparition du khalife Serigne Abdou Lahat, les hommes de main de Macky à Touba ne peuvent donc influencer, ni acheter la conscience des électeurs de cette grande ville.

Depuis 2012, Macky Sall, au lieu de s’attaquer aux problèmes structurels de Touba, se jette à fonds per&dus dans des investissements qui n’ont aucun impact positif sur les populations de la capitale du mouridisme. Comment comprendre que la 2e deuxième ville la plus importante du Sénégal sur le plan démographique car comptant plus d’un million d’habitants ne dispose même pas d’hôpitaux de grand standing ?

Seuls y existent deux hôpitaux (Mat- Laboul Fawzeini et Ndamatou) de niveau 1 et 3 qui manquent de tout alors qu’un troisième établissement en construction. A cela s’ajoute un déficit criard de centres et postes de santé. Une étude a révélé que dans la localité de Touba, la pré-éclampsie est l’une des cinq causes de décès maternel et néonatal les plus fréquentes à Touba. Et les statistiques avancent 600 décès pour 100 000 naissances vivantes concernant les premières grossesses alors que la moyenne nationale est de 434 décès pour 100 000 naissances vivantes.

D’ailleurs, le député socialiste de Bennoo Cheikh Seck avait soutenu que «la récurrence de la pré-éclampsie à Touba et ses environs est bien liée à la mauvaise qualité de l’eau des forages ». Certes, une unité de néonatologie a été inaugurée le 27 juillet 2018 à l’hôpital de Ndamatou mais le problème demeurera tant que l’eau de la ville sera impropre à a consommation.

Pourtant, à côté, 450 milliards ont été investis pour une autoroute qui n’est fréquentée massivement que pendant la courte période du Magal. Soit pendant une semaine au grand maximum par année ! Ce manque d’infrastructures de base explique en bonne partie pourquoi le président Macky Sall ne peut pas bénéficier de la confiance de la majorité des populations de Touba.

Enfin à tout cela s’ajoute le désamour causé par la déclaration du candidat de Macky 2012 dans l’entre-deux tours de la présidentielle de cette année-là et selon laquelle les marabouts sont de simples citoyens.

Et pour les mourides de Touba, cette assertion de Macky Sall est corroborée par son comportement dès sa prise du pouvoir en 2012 avec la saisie des véhicules que Wade avait gracieusement offerts à certains marabouts et la récupération des passeports diplomatiques octroyés à de jeunes marabouts.

IL est vrai que, depuis, il s’est largement rattrapé en ces deux domaines mais le mal était déjà fait. De tels actes, qui auraient tout un sens légal dans une République mais qui ont été maladroitement exécutés, ont été interprétés par Touba comme un défi lancé aux marabouts mourides dont certains ont juré de toujours faire perdre Macky Sall dans la capitale du mouridisme.

Serigne Saliou Guèye

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