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Pourquoi la mode africaine reste absente des défilés parisiens ?

Pourquoi la mode africaine reste absente des défilés parisiens ?

La mode africaine et “afrofrançaise” ne manque pas de créateurs, mais elle reste artisanale et cherche à se professionnaliser. Dans un secteur de plus en plus dominé par les groupes industriels, le jeu en vaut-il la chandelle ?

Mais où sont les stylistes africains ? Les « Etats généraux de la mode » se sont posé la question le week-end dernier. Réunis à la Colonie, « espace de savoir-vivre » cofondé par l’artiste Kader Attia près de la gare de l’Est, des spécialistes du secteur, des artistes et des stylistes africains ou de la diaspora ont tenté de répondre, avec l’espoir de parvenir à « décoloniser la mode ».

Certes, l’Afrique a gagné en visibilité dans la presse depuis quelques années. Mais pour l’une des organisatrices de ces « Etats généraux », Pascale Obolo, artiste et cinéaste camerounaise, les magazines de mode français « ne s’y intéressent que si Beyoncé se met à porter des tissus wax ». Ce textile imprimé est devenu symbole d’africanité sans que jamais ne soit rappelée son origine : avant d’arriver en Afrique, le wax, longtemps fabriqué aux Pays-Bas, était destiné aux colonies néerlandaises d’Indonésie. « Jusque-là, les Africains portaient d’autres types de textiles, aux motifs plus sobres. »

“Je me définis en tant que créatrice et non comme émissaire de tel ou tel groupe ethnique”, Kate Mack
Décoloniser la mode, c’est donc se réapproprier le wax, mais aussi briser le cliché d’un vêtement haut en couleurs. C’est considérer les stylistes venus d’Afrique ou « afrofrançais » comme des créateurs s’adressant à tous. Tel est l’état d’esprit de la styliste parisienne Kate Mack : « Etant caribéenne, je suis porteuse de cultures très variées. Je me définis en tant que créatrice et non comme émissaire de tel ou tel groupe ethnique. »

Pour Jean-Marc Chauve, enseignant à l’Institut français de la mode, ces créateurs devraient même chercher à « coloniser la mode » en lui apportant un langage nouveau, comme l’ont fait les Japonais dans les années 1980, en destructurant le vêtement, en le déchirant, en le rapprochant de l’art. C’était un peu le cas dans les années 1990, quand des noms ont émergé « sans être étiquetés “africains” », rappelle Jean-Marc Chauve. Mais cet engouement n’a pas duré, et certains, comme le Malien Xuly Bët, sont partis pour New York, où ils restent aujourd’hui plus connus qu’en France.

“On a encore du mal à associer l’artisanat africain au luxe” Jean-Marc Chauve
Techniquement, l’Afrique manque encore de professionnalisme. Elle commence seulement à « sortir du dilettantisme », observe la consultante Stéphanie Prinet Morou. Ses créateurs doivent comprendre que « la mode est née en France et en Italie il y a huit cents ans, et a imposé ses codes », estime Jean-Marc Chauve. Pour se faire reconnaître, il faut donc organiser des défilés dans la capitale en parvenant à attirer acheteurs et journalistes. Or la presse se déplace peu pour les événements « afrocentrés », comme Africa Fashion Week. Et souvent, les créateurs organisent de superbes spectacles, en oubliant qu’ensuite il s’agit de vendre à une clientèle clairement identifiée des vêtements bien fabriqués, en quantité suffisante, et dans toutes les tailles.

Tout reste à faire pour transformer la mode africaine en industrie, alors que les pays africains misent plutôt sur le pétrole ou les transports. Sauf au Nigeria, ce métier reste peu considéré et n’est pas perçu comme un élément de rayonnement culturel. Seule l’Afrique du Sud, protectionniste, a su construire sa propre filière. Ailleurs, la confection en reste au stade artisanal, et « on a encore du mal à associer l’artisanat africain au luxe », constate Jean-Marc Chauve.

En France, les petits créateurs sont pris entre deux feux : les maisons parisiennes ou italiennes s’adressent à un nombre de plus en plus restreints d’acheteurs et font du vêtement ce monde élitiste qu’il était avant les années 1970 et la généralisation du prêt-à-porter. A l’autre extrémité, la mode de masse façon Zara ou H&M ne favorise pas plus l’essor des indépendants.

Comment émerger dans un secteur décrit par Jean-Marc Chauve comme « de plus en plus compétitif et capitalistique », où les usines de façonnage travaillent en priorité pour les grands groupes et font passer les jeunes créateurs en dernier ? Comment se faire connaître quand certains magazines évaluent la notoriété d’un nom selon le nombre de pages de publicité achetées ? Comment se singulariser quand les cabinets de tendances dictent leur lois et, dit Kate Mack, « uniformisent les couleurs et les formes » ?

La question dépasse le cas de la mode africaine. Car toute la jeune création est étouffée par un système où, pour percer, il faut suivre des études toujours plus longues et coûteuses, où la logique industrielle et les nécessités du marketing prennent le pas sur la créativité. « Pour une robe à 200 euros, vous avez 10 euros de matière première et de main-d’œuvre, et le reste va dans la communication et la distribution », rappelle Manuel Charpy, chercheur au CNRS et rédacteur en chef de la revue Modes pratiques.

Depuis les années 1990, le couturier camerounais Imane Ayissi, installé à Paris, tente ainsi d’être intégré au calendrier des défilés haute-couture, mais les conditions d’admission sont si restrictives qu’il reste à la porte. Seule une marque comme Maison Château Rouge est parvenue à une certaine notoriété, grâce à un habile storytelling s’appuyant sur l’image multiculturelle du quartier parisien dont elle porte le nom. Mais elle reste à l’écart de la Fashion Week, elle aussi. Ce qui est dommage, mais, dans une telle économie, la marge n’est-elle pas aujourd’hui la seule façon de garder sa liberté ?

Xavier de Jarcy

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