Dakar-Echo

Marché de l’art Avenue Peytavin: ce que les murs doivent à la rue

Qui ne connaît pas l’avenue André Peytavin dans le centre-ville de Dakar, célèbre jusqu’à tout récemment pour ses peintures sous verre disposées à même les murs, et ses œuvres d’art ?

Elles y sont toujours mais elles ont trouvé refuge dans des galeries où on a parfois l’impression qu’elles se cachent, depuis que le maire de la ville de Dakar a décidé de désengorger la capitale en déguerpissant les marchands ambulants. Depuis 2013, le marchand d’art Amadou Barry a dû quitter la rue où il était depuis 20 ans. Son quotidien a forcément changé, mais il n’a pas l’air de s’en plaindre. Suivons-le dans ce reportage…

Quand on rencontre Amadou Barry pour la première fois, un petit bout d’homme dans une longue tunique marron, la boule à zéro, on a vraiment du mal à croire qu’il vend des œuvres d’art depuis une vingtaine d’années, depuis 1994 en fait.

Peut-être parce qu’il n’a pas l’air assez vieux pour avoir vécu tout cela, mais il en parle tellement bien qu’on finit par se convaincre que cette vie-là, il ne l’a pas volée. Il raconte comment il s’est retrouvé un jour à devoir trouver un emploi ici à Dakar, lui qui vient de Matam. A l’époque, quelqu’un qu’il connaît à peine lui montre la voie. Samba Diallo, c’est son nom, va lui montrer que la rue est une école.

Amadou Barry sort et apprivoise très vite l’avenue André Peytavin qui deviendra son fief. Lorsqu’il expose des tableaux, n’allez pas croire que ce n’est que pour le plaisir des yeux, il espère bien rentrer chez lui avec quelques œuvres de moins : les bras allégés et les poches pleines de beaux billets.

Amadou a dû quitter la rue et travaille aujourd’hui entre les quatre murs d’une galerie, toujours sur Peytavin. Il y est depuis 2013, depuis que le maire de la ville de Dakar Khalifa Sall a décidé de désengorger la capitale. Il a un toit au-dessus de la tête et « ce n’est pas donné » dit-il de façon évasive entre deux sourires un peu gênés qui font penser que c’est plutôt cher payé. Nous n’en saurons pas davantage.

Au prix du loyer s’ajoutent évidemment d’autres dépenses comme l’électricité par exemple. En période de canicule, Amadou Barry est formel: « Vous n’auriez pas pu rester plus de cinq minutes ici. Quand il fait très chaud, l’air conditionné est indispensable, et ça a un coût ! »

Ensuite il ne faut pas oublier non plus de payer les artistes qui viennent placer leurs œuvres, parfois de façon spontanée. «Quand tout va bien c’est-à-dire quand les affaires marchent explique le marchand d’art, on leur remet l’intégralité de ce qu’on leur doit. Sinon, on leur demande juste de patienter un peu plus ». Assis sagement sur un tabouret, Amdy Thiam est l’un d’eux.

Marche_Peinture_sous_verreLe jeune homme à la barbichette est dans le métier depuis 1991 et lorsque nous l’avons rencontré, il venait de Guédiawaye où il travaille, pour placer quelques-unes de ses œuvres. Il ne vient en général que pour cela, ou alors « pour récupérer (son) argent ». Mais les choses ne marchent plus aussi bien qu’avant.

«Le marché dépend énormément de la saison touristique et le problème c’est qu’il n’y en a plus vraiment. » Amdy Thiam se souvient aussi qu’à une certaine période, il exposait et vendait ses œuvres dans la rue, mais il a une préférence pour les quatre murs d’une galerie, parce que cela «donne plus de valeur à (son) travail. »

Picasso et les «ficelles»
La plupart des tableaux que revend Amadou Barry portent la signature d’amis à lui, mais il ne rachète que les pièces qui marchent : du sous-verre, du sablage ou des toiles. Il y a aussi les fameux « Picasso », des dessins à même le tissu qui sont surtout des produits importés du Burkina Faso, du Mali ou de la Côte d’Ivoire. Amadou Barry dit qu’ils plaisent énormément aux touristes.

On trouve aussi des «ficelles», de petits tableaux à la forme effilée qui portent plutôt bien leur nom et qui se prêtent tout à fait à la représentation de silhouettes. Sur la plupart de ces pièces-là, on retrouve des scènes de la vie quotidienne.

Dans le temps, Amadou Barry n’aurait peut-être pas hésité à dire que ses clients, ce sont les touristes. « C’est toujours un peu le cas aujourd’hui, mais les Sénégalais se mettent aussi à (leur) acheter des articles.» Toujours est-il qu’entre les allées et venues dans la galerie, les clients étrangers sont plus nombreux que les Sénégalais qui jouent surtout les intermédiaires entre vendeurs et acheteurs, que ce soit pour briser la barrière linguistique ou pour s’entendre sur un prix qui conviendra aux deux parties.

Ils viennent parfois pour trouver quelque chose à offrir. Dans un coin de la galerie, l’un des collègues d’Amadou Barry finit d’ailleurs d’emballer le cadeau qu’une cliente sénégalaise vient d’acheter pour une amie, avant de repartir pour l’étranger. Certains « sous-verre » s’échangent parfois contre 25.000 F.CFA, et même là, tout dépend de la signature et aussi de ce que le client est prêt à débourser.

« L’art n’a pas de prix », dixit Amadou Barry. Il arrive aussi que plusieurs œuvres portent la même empreinte. On a du mal à détacher les yeux de celles de Laye Sall par exemple. Construites en relief, elles donnent l’impression que les scènes champêtres et les portraits féminins qui prennent tout un pan du mur ont quelque chose de vrai, de vivant. Mais quand on cherche à en savoir davantage sur l’artiste, on nous apprend qu’il est décédé deux mois auparavant. Nous ne sommes pas les seuls à les avoir remarquées.

Deux clients entrent : un monsieur qui joue les interprètes (du wolof au français) pour la dame qui l’accompagne. L’homme explique que c’est le relief justement qui leur a plu à tous les deux, et qu’ils sont aussi venus parce qu’on les a appelés.

Il faut dire qu’ «on les appâte dans la rue, on les attire, on leur sort le grand jeu et tous les beaux discours qui vont avec». Quand Amadou Barry dévoile ses petits secrets, on sent et la malice et l’indicible fierté de celui qui sait ferrer son poisson. Certains acheteurs viennent d’eux-mêmes, mais ce n’est pas très courant.

Des intermédiaires ramènent parfois jusqu’à la galerie les touristes qu’ils rencontrent dans les hôtels du pays. « En échange de ce service, ils reçoivent une commission qui tourne autour de 1000FCFA par pièce», mais là encore tout dépend du prix de vente et de la situation financière de la maison à ce moment-là.

PEYTAVIN AU VERSO : Reloger ou cacher
Nous sommes toujours sur l’avenue Peytavin où un site conçu par la mairie de Dakar accueille les marchands d’art qui ont toujours fait partie du décor.

Pour certains d’entre eux que nous avons rencontrés, on a parlé de les reloger, mais c’est tout juste s’ils ne sont pas planqués ou cachés. Les clients ne les voient plus et donc ils ne viennent plus. Sans compter que le décor doit leur faire un peu peur.

Dehors sur l’avenue Peytavin, il y a quelqu’un comme ce jeune homme que nous appellerons Cheikh. Il ne fabrique pas, il vend des œuvres d’art. Du sablage « parce que ça coûte moins cher » et « parce que ça ne se cassera pas (s’il doit) courir ou prendre la fuite ».

Pour aller plus vite au cas où, il les empile : deux rangées qu’il pose sur ses genoux, pour éviter de les mettre à même le sol et pour éviter les ennuis surtout. Il faut dire qu’il n’a plus le droit d’être là, même assis sur une chaise sans dossier, depuis que le maire de la ville de Dakar Khalifa Sall en a donné l’ordre.

Venu lui rendre visite, son ami Moussa Sow s’adosse au mur (et c’est tout un symbole) que lui et d’autres collègues avaient pris l’habitude de recouvrir de leurs « sous-verre », l’emblème d’une avenue Peytavin qu’il connaît sur le bout des doigts puisqu’il s’y installe dès 1993 pour quitter la rue 20 ans après. Il fait partie de tous ces artistes que l’on a relogés ou recasés dans un nouveau site où il nous sert de guide.

L’endroit qui a tout du bâtiment provisoire est à la fois sombre et harassant, parce qu’on a tout de suite l’impression d’avoir été pris au piège. Il y a les marchands d’art, quelques vendeurs de vêtements, à gauche au fond le restaurant où déjeune Moussa Sow. Sa place à lui est à droite au bout d’une longue allée, dans un coin qu’il partage avec un de ses « anciens ».

Bangaly Fofana est arrivé en 1989, quatre ans avant lui. Nous le trouvons occupé à mettre de la dorure sur des porte-clés où il écrit le mot « Sénégal » avec une précision quasi scientifique derrière ses lunettes. C’est à peine s’il lève le nez de son ouvrage. Moussa Sow a lui aussi repris son pinceau et son carré de verre.

Quand on leur demande s’ils sont mieux ici dans ce nouveau site, Moussa répond qu’on leur a dit « qu’on (les) relogeait, mais qu’on (les) a surtout planqués, cachés ». Parfois comme il dit, il a l’impression d’être en prison. Avant dit aussi Bangaly Fofana, « les clients venaient vers eux, parce qu’ils pouvaient (les) voir ».

S’ils se font rares et s’ils ne s’aventurent pas par là, explique Moussa Sow, « c’est tout simplement parce qu’ils ont peur d’entrer : car il faut dire que l’endroit n’est pas très hospitalier ». Et comme pour leur donner raison, tout le temps que nous y avons passé, nous n’y avons rencontré qu’un seul client. Un touriste qui n’est resté qu’à l’entrée.

Théodora SY SAMBOU

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