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Les vérités du spécialiste Thaddee Aldiouma Seck sur des découvertes «insignifiantes» du pétrole et du gaz au Sénégal

Les vérités du spécialiste Thaddee Aldiouma Seck sur des découvertes «insignifiantes» du pétrole et du gaz au Sénégal

Les hydrocarbures représentent plus que jamais un sujet central pour l’équilibre de la planète. En août 2018, la production mondiale de pétrole a atteint un record avec 100 millions de barils produits par jour.

Avec une production attendue de près de 100.000 barils de pétrole par jour, le Sénégal ne figurera même sur la liste des 20 producteurs mondiaux. Vérités sur des découvertes « insignifiantes »…

En 2014, le Sénégal a découvert des hydrocarbures, du pétrole et du gaz naturel plus précisément, dans ses côtes. Le gaz naturel se trouve au Nord du pays, notamment dans les blocs Saint-Louis Offshore et Cayar Offshore.

Pour le pétrole, les blocs se trouvent notamment à Sangomar Offshore profond (SNE) et tous les forages subséquents. Le pétrole sénégalais serait de plus ou moins bonne qualité dans la mesure où, selon les dernières évaluations faites, il serait de 32 degrés api.

Autrement dit, ce serait un pétrole léger et susceptible d’être privilégié par les raffineries de façon générale car très facile à raffiner. Ce qui pourrait permettre au Sénégal de vendre très facilement son pétrole. Le tout, bien évidemment, sera de voir ce que sera la conjoncture mondiale lors de l’exploitation. Mais, à l’état actuel des informations obtenues, le Sénégal sera un pays beaucoup plus gazier que pétrolier.

Réserves

Par rapport aux hydrocarbures découverts dans nos eaux, les quantités obtenues sont très modestes. Même si on a entendu énormément de spéculations soutenant notamment que le Sénégal sera un émirat pétrolier et gazier, voire Sénégal 7ème puissance mondiale, il faut souligner que, pour ce qui concerne le pétrole, les choses tournent entre 600 millions et 670 millions de barils sur une durée d’exploitation de 10 à 15 ans.

Donc, les quantités sont très modestes. Pour le gaz, nous sommes entre 20 et 25 Trillion Cubit Feet de gaz. Ce qui fait un total d’environ 750 milliards de mètres cube. Ce qui nous place très loin derrière les pays producteurs de pétrole et de gaz. «

D’ailleurs, quand le Sénégal commencera sa production, elle sera estimée quotidiennement entre 100 et 125 milles barils. Là où le Nigéria avait fait respectivement 2.2 millions de barils par jour et 1.900.000 barils par jour en 2017. Et très loin derrière des pays comme les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, etc.

Donc, je pense qu’il y a un réel besoin de réalisme parce que nos découvertes sont modestes. Toutefois, même si elles sont modestes, elles peuvent nous permettre de transformer structurellement le cadre économique du Sénégal si elles sont très bien gérées », explique Thaddee Adiouma Seck, spécialiste en géopolitique pétrolière.

Contrat de partage de production

Pour pouvoir explorer les hydrocarbures découverts sur son sol, l’État du Sénégal a signé des contrats de partage de production. Ce type de contrat a la particularité de relever des nouvelles formes contractuelles dans le secteur pétrolier. En effet avant le Contrat de partage de production, nous avions les contrats de concession qui, à un moment donné, étaient considérés comme des contrats qui avantageaient beaucoup plus les entreprises internationales.

Donc, le contrat de partage de production vient rompre ce qu’on avait l’habitude de voir dans le secteur. Il faut aussi préciser que, dans le contrat de partage de production, la propriété des ressources est attribuée à l’Etat contrairement à ce qu’on a dans les contrats de concession. En dehors de ces avantages, il y a aussi l’association de l’Etat ou l’entreprise nationale préposée à la gestion du pétrole aux prises de décision. Ce qui est essentiel, c’est que cela permettra à nos experts d’apprendre davantage de ce secteur mais aussi de participer aux prises de décision.

Ce qui fait que les ressources ne seront plus gérées seulement par les entre- prises internationales qui décident de toute la destinée de nos ressources, mais ça sera de concert avec l’Etat. « D’ailleurs, vous allez voir dans la plupart des contrats que nous avons signés, il y a toujours en annexe des accords d’association ou les règles de prises de décision sont précisées. Ça, c’est dans la théorie. Dans la pratique, malheureusement, comme beaucoup de règles en droit, les règles de fonctionnement sont parfois dévoyées. Parce que les entreprises ont une armada d’experts qui leur permettent parfois de contourner la règlementation. En réalité, contourner la règlementation, ce n’est pas violer la législation.

Vous pouvez contourner la loi tout en restant en conformité avec la loi. Malheureusement, c’est des pratiques qui ont cours dans le secteur. Et je pense que le moyen pour le Sénégal d’éviter cela, c’est surtout dans le cadre d’un contrat de partage de production. Là où les entreprises trompent généralement les Etats, c’est la maitrise des coûts. Parce que quand on ne maitrise pas les coûts, on va grossir la partie Cost Oil c’est-à-dire la partie où on devra rembourser l’entreprise et il y aura moins de parts restantes. Donc, moins de ressources pour l’Etat.

Alors, l’enjeu principal pour l’Etat c’est de contrôler les coûts. Quand je dis contrôler les coûts, cela peut paraitre très simple pour nous mais dans le secteur pétrolier c’est très difficile. Beaucoup d’Etats, qui ont même une longue expérience dans ce domaine- là comme par exemple le Ghana, ont encore des difficultés dans ce domaine. Pour moi, l’Etat devrait investir dans ses ressources humaines pour qu’on aille vers la maitrise des coûts. L’autre élément se trouve dans la définition du Cost Oil, il faut veiller à ce qu’elle soit rationnelle.

On ne peut et ne doit pas considérer ce que l’entreprise fait dans le cadre de la Responsabilité sociétale d’entreprise (Rse) comme du Cost Oil. Ce n’est pas de la Rse parce que c’est un coût supporté par le pétrole sénégalais. Je pense donc qu’il y a ce défi de la formation à la maitrise des coûts et ce défi de la rationalisation de la définition des coûts pétroliers. Si on relève ces défis et qu’on gère bien tous les flux émanant de l’exploitation de la ressource, on peut avoir un très bon contrat de partage de production », explique le professeur en géopolitique pétrolière et gazière à l’institut de formation Perform. Qui martèle que le partage de production est dans le principe très bon « mais il peut être détourné à d’autres fins.

Donc, il faut que l’Etat soit vigilant pour que le contrat puisse honorer tout ce qui est attendu de lui ». Sur la part que devra obtenir le Sénégal, lors du partage des ressources, M. Thaddee Adiouma Seck tient d’abord à rappeler que beaucoup d’interventions ont été entendues sur la part du Sénégal à terme. Certains ont même, selon lui, avancé des chiffres allant jusqu’à dire que le Sénégal aura jusqu’à 50 ou 60 % des parts. Mais, cela ne semble pas convaincre notre interlocuteur.

Qui dit ne pas savoir sur quel argument les gens qui soutiennent de telles assertions se basent. Et les calculs qu’il dit avoir vus lui semblent trop simplistes dans la mesure « où certains s’aventurent simplement à multiplier le nombre de barils en réserve en prix potentiel du baril par exemple en prix à 50 dollars ». Et M. Seck de terminer sa démonstration : « Ce qui fait 600 millions de barils multiplié par 50 dollars. On aura un chiffre et ils en déduisent que le Séné- gal aura tel pourcentage.

Personnellement, je trouve que ce calcul est très simpliste dans la mesure où 100 % du pétrole n’est jamais extrait. Le taux de récupération tourne autour de 30 à 40 % du pétrole. Donc, tout ce qui est considéré comme réserve ne sera pas exploité. Seule une partie sera exploitée. Premièrement ! Deuxièmement, la part du Sénégal est plus ou moins modeste. Et nous ne savons pas si le Sénégal prendra le risque d’acquérir des parts supplémentaires.

L’autre élément qu’il faut prendre en compte, c’est que notre Cost Stop est très élevé. Nos gisements se trouvent à plus de 500 mètres de profondeur et pour ces gisements le Cost Stop est fixé à 70.

En effet, la plupart des contrats pétroliers qui ont été signés avec le Code 98 ont leur Cost Stop qui tourne autour de 70 %. Alors qu’avec le nouveau Code pétrolier, le Cost Stop est à 40 %. Et quand il y a une élévation du Cost Stop, il y aura une réduction de la part qui sera partagée.

Donc, jusque- là, je n’ai pas vu quelque chose qui me prouve que le Sénégal aura impérativement 50 % ». Toutefois, selon notre interlocuteur, le fait que le Sénégal n’ait pas 50 % ne veut pas dire qu’il aura perdu. Parce que dans les mécanismes de partage prévalant au sein du secteur pétrolier, il y a, à l’en croire, toujours des niches d’opportunités que l’Etat pourrait exploiter et qui font qu’il pourrait capter le plus de ressources.

« Le partage est très déséquilibré »

Dans tous les cas, estime-t-il, le cadre de gouvernance qui sera défini d’ici là « nous le dira et nous verrons si le Sénégal pourrait avoir moins ou plus de 50 % des retombées du pétrole ».

Poursuivant, l’animateur à l’Observatoire National pour le Respect des Droits Humains dans le Secteur Extractif (ONRDH-SE) précise que les 10 % que le Sénégal compte acquérir et dont l’éloge est souvent fait à travers les médias s’arrête à la phase d’exploration.

Mais dès lors que cette phase est bouclée, le Sénégal se devra de participer pour prétendre à des dividendes à terme en cas de partage. « Donc, si le Sénégal ne participe pas ou ne fait pas d’apport une fois la phase d’exploration terminée, il ne pourra pas prétendre à des dividendes. Ce qui va réduire substantiellement sa part des retombées du pétrole. Je pense que les autorités sont assez conscientes de ces enjeux et feront le nécessaire pour que le Sénégal puisse acquérir 10 % mais aussi la part additionnelle qui lui est reconnu par le Code pétrolier qui varie entre 10 % et 20 %.

Mais, il faut noter que les 20%, ce n’est pas 20% du pétrole qui sera exploité mais 20 % des parts. Ce qui veut dire que le Sénégal va participer au niveau des dépenses à hauteur de 20 % mais aura aussi 20 % des bénéfices qui seront distribués sans compter les autres flux monétaires, etc. Autant de choses qui font que notre pays gagnerait à participer à la phase de production.

Mais, en général, les pays en voie de développement empruntent souvent de l’argent sur le marché financier international pour honorer leur contribution. Mais, quoiqu’il en soit, le Sénégal gagnerait mieux à participer à la phase de production. Toujours sur le mécanisme de partage, il faut noter qu’il y a d’abord un remboursement des coûts pétroliers et ensuite un partage de la production restante selon des proportions prédéfinies.

Il y a beaucoup de proportions selon le niveau de proportion. Et au Sénégal, pour le pétrole, je pense qu’entre 100 mille et 150 mille barils par jour, le pourcentage est défini comme suit : 25 % pour l’Etat et 75 % pour l’entreprise.

Donc, sur 100 barils produits par jour, par exemple, et si on considère que le Cost Stop est 70 %, les 70 % sont affectés à l’entreprise pour remboursement et les 30 % restants seront ê partagés entre l’entreprise et l’Etat, explique notre interlocuteur.

Maintenant, est-ce que le Sénégal va tirer son épingle du jeu ou pas ? M. Seck pense qu’il faut une modélisation financière pour répondre avec exactitude à cette question. Mais, à priori, l’Etat peut, estime M. Seck, tirer beaucoup davantage sur les autres sources de financement telles que « le levier fiscal, le levier environnemental, levier social, économique, etc. » Malgré toutes ces possibilités, cependant, M. Seck ne s’emballe pas puisque, reconnaît-il, « je reste perplexe… »

Retombées financières : « le Sénégal ne va pas se transformer en 2022 »
Depuis quelques années, les spéculations vont bon train par rapport aux retombées de flux financiers par rapport à l’exploitation de nos hydrocarbures. Mieux, les politiques nous disent qu’à partir de 2022, nous allons commencer l’exploitation. Mais, pour le spécialiste en géopolitique pétrolière et gazière, l’exploitation n’est pas synonyme de retombées financières automatiques.

En effet, M. Thaddee Adiouma Seck pense qu’il faut parfois observer certains temps c’est-à-dire « le temps de récupérer l’investissement, de rembourser les dettes, etc. pour que les flux financiers soient à leur maximum ».

« Personnellement, je pense que c’est une erreur de considérer que notre pays va se transformer en 2022. Je pense qu’il faut calmer les esprits et il faudra faire preuve de beaucoup plus de prudence parce que le secteur pétrolier se démarque par les incertitudes. C’est pourquoi, je considère que 2022 ne sera pas l’avènement de la transformation du Sénégal.

Il faudra attendre quelques années le temps d’avoir les flux financiers nécessaires et de réfléchir sur un nouveau cadre de gouvernance permettant de transformer structurellement le Sénégal », soutient en conclusion, sous forme de conseils, M. Seck par ailleurs enseignant à l’institut Perform.

Bassirou DIENG

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