Dakar-Echo

Les enfants cassés de la ruée vers l’or

Les enfants cassés de la ruée vers l’or

Un centre accueille garçons et filles après leur passage dans des sites d’orpaillage. Reportage.

Tous ceux qui ont vu la nuit tomber sur un site d’orpaillage décrivent une « jungle ». Au sud-est du Sénégal, à la frontière du Mali et de la Guinée-Conakry, la gracile Binta, 13 ans, a passé plusieurs semaines dans la mine d’or clandestine de Gadadinguessou, avant d’être recueillie en janvier 2016 par le centre de transit et de réinsertion socioprofessionnelle de Kédougou.

Créé par l’ONG La Lumière, l’établissement recueille des enfants travaillant sur les nombreux sites d’orpaillage artisanal de la région et, parfois, des jeunes femmes victimes de traite dans ces mêmes mines.

Tous y reçoivent de l’aide pour surmonter les traumatismes des maltraitances subies sur place et choisir un métier ou une orientation scolaire. Binta y a été placée après plusieurs fugues l’ayant menée sur un site d’or.

Les yeux rivés sur une telenovela, elle épluche des oignons, pour le poisson yassa du midi, un plat traditionnel sénégalais concocté par la cuisinière-animatrice, Astou Diop, qui gère le centre avec l’animateur Moustapha Ka. Tous deux y habitent, comme les petits pensionnaires.

Grâce à La Lumière, Binta reprend les bases des mathématiques et du français au CP. Elle reçoit aussi un suivi psychologique.

L’histoire de Binta est assez floue, on sait qu’elle a été maltraitée par son beau-père, les maltraitances ou abus sur le site d’or, les gens ici ont peur d’en parler.  Astou Diop, gestionnaire du centre La Lumière

« Ce qui est sûr, c’est qu’elle est mineure, et que sa place n’était pas à travailler illégalement sur un site, dans des conditions désastreuses », pointe Astou, yeux en amande et pommettes rondes, une fine étoffe couvrant ses cheveux. Au Sénégal oriental, l’orpaillage informel coexiste avec l’extraction d’or réalisée par des ­sociétés minières internationales.

UN ENVIRONNEMENT INVIVABLE
Derrière la route goudronnée principale du ­centre-ville de Kédougou, dans une rue sableuse parsemée de sacs plastique et de conserves usagées, le bâtiment à la façade aux losanges bleus accueille 8 garçons et 3 filles. La porte en acier fait face à une case au toit de paille et à un amas de briques grises.

Depuis 2016, 70 enfants et 7 jeunes femmes ont pu retourner dans leur famille au Sénégal, en Guinée ou au Nigeria après un séjour au centre de transit. Dans chaque commune où s’installent des mines d’or, des enseignants et chefs de village sont formés par l’ONG La Lumière pour être membres d’un comité de protection de l’enfance (CPE), qui signale les personnes en danger.

« La nuit, sur les sites d’or, devant chaque abri, on trouve une fille pour 2 000 francs 1 la passe, se désole Baba Ndiaye, directeur-adjoint du service d’Action éducative en milieu ouvert de Kédougou. Au Nigeria, on fait croire à des filles, souvent mineures, qu’elles vont travailler dans un salon de coiffure. À leur arrivée ici, elles se voient obligées de se ­prostituer sous la menace ».

Face à des collines, une piste ocre de latérite mène jusqu’à l’un des plus vastes sites d’orpaillage de la région, une mine d’or à ciel ouvert près du village de Kharakhéna, à 100 km de Kédougou.

Les excavations des puits de 10 à 40 mètres de profondeur desquels les orpailleurs extraient du sable aurifère sont sécurisées par de vieux sacs de riz. Le vrombissement des marteaux-piqueurs est lancinant. Une poussière orangée pénètre les pores de la peau.

En cette matinée brumeuse, Younoussou Ba, un éducateur de La Lumière, est en repérage. Il s’enquiert de l’âge d’une jeune femme avec un bébé emmailloté sur le dos.

« Le chef du puits me dit qu’elle a 19 ans, mais c’est sûrement un mensonge. De toute façon, ce n’est pas un environnement sain pour les petits, déjà que c’est invivable pour les adultes. Younoussou Ba, un éducateur de La Lumière »

Sous une paillasse recouverte de plastique bleu, il aperçoit une fillette assise près d’une cavité. « Elle devrait être à l’école primaire. Elle a moins de 10 ans, indique Younoussa. Mais sa mère me dit que c’est la première fois qu’elle vient ici. Même les Tomboulmen (hommes en charge de la sécurité) n’arrivent pas à contrôler les allées et venues, tellement il y a de chemins pour entrer sur le site ».

Scène similaire à Gadadinguessou, en banlieue de Kédougou, où l’éducateur Mamadou s’interroge au sujet d’une petite fille assise au milieu d’une mine. Sous un soleil écrasant, en pantalon rose à pois blancs, l’enfant soulève des feuilles sèches alors que sa mère manipule du sable dans un bol. Plus loin, un garçon observe son père donner des coups de pioche.

Selon les parents, c’est aussi la première visite des enfants sur le site. Le CPE vérifiera. « Le succès de l’orpaillage est dû à la pauvreté, souligne Lamine Camara, le chef de village, en boubou écru. Les parents doivent comprendre que le travail des enfants dans les diouras [site d’orpaillage en langue malinké] est périlleux. Il peut provoquer des retards de croissance, des maladies ».

MÉDIATION FAMILIALE
Au centre de transit, accroupi sur un minuscule tabouret en bois, Mamadou prépare un thé sur des braises. Ce breuvage âpre et sucré, cérémonial quotidien au Sénégal, porte le nom d’ataya. Une douce odeur de menthe se diffuse dans l’air brûlant. En ce dimanche, après le nettoyage des dortoirs, le longiligne Mamadou, 16 ans, et ses camarades de chambre discutent dans le patio au carrelage frais.

Mamadou vit au centre depuis un an. Il a été repéré sur une mine à Mako, à 20 kilomètres de Kédougou, par un des éducateurs de l’ONG. Après une discussion avec ses parents et La Lumière, il a choisi de se tourner vers un apprentissage en électricité. « Avant, je partais chaque jour chercher de l’or au dioura. C’était très risqué. Le sol peut tomber sur toi, tu peux mourir, explique Mamadou dans un français impeccable, que lui a enseigné son père, un instituteur. Je creusais avec un mouchoir sur la bouche. C’est bien mieux désormais. J’aime installer le courant sur des chantiers ».

« C’était très risqué. Le sol peut tomber sur toi. Mamadou, 16 ans »

Baba Ndiaye, responsable de la protection de l’enfance, prépare tous les dossiers des jeunes en vue d’obtenir du tribunal une ordonnance de garde provisoire pour le centre de transit. « On réalise un entretien avec la famille pour leur rappeler les dispositions juridiques interdisant la maltraitance et le travail des enfants. Puis on interroge le jeune sur ce qu’il souhaite faire, son intérêt supérieur prime », insiste-t-il.

La médiation ne réussit pas toujours. « On a entamé les négociations avec un des frères de Mamadou, puis il a choisi de ne pas venir », précise un éducateur de La Lumière. « Plusieurs de mes frères ont abandonné l’école pour l’or, ils ont la tête dure, ils veulent gagner de l’argent vite, même si on leur dit que le mercure ou le cyanure utilisés sur les sites sont dangereux pour leur santé », déplore le jeune Mamadou, un visage délicat aux joues légèrement creusées.

Après une sieste, il s’installe sur un tapis natté en plastique pour visionner un film de Kung Fu avec Moussa, un pensionnaire de 14 ans. En fin de journée, en short noir, prêt à jouer au foot, Mamadou nourrit les moutons sur le toit-terrasse. L’un d’eux pousse un bêlement.

Sans se soucier de la chaleur suffocante de la saison sèche, Aïcha, fillette joufflue de presque 3 ans, gambade dans le couloir ombragé liant les chambres des filles à celles des garçons. Elle saute dans les bras de Mamadou.

Une main sur son ventre rebondi, elle se délecte d’une coupelle de boule glacé, une mixture de lait et de pain de singe, le fruit du baobab. Aïcha est arrivée au centre il y a deux ans avec sa mère, Justina, une Nigériane échappée d’un réseau de prostitution malien, forcée à vendre à nouveau son corps sur un site d’or.

RESTAURER LA CONFIANCE
En novembre 2016, Justina est décédée brutalement des suites d’un malaise sur le pas de la porte du centre, deux mois après avoir mis au monde des jumelles. Ces dernières ont été placées en orphelinat, et Aïcha, leur grande sœur, a été confiée à l’animatrice Astou au centre.

« C’était logique, car Aïcha est avec nous depuis qu’elle marche à quatre pattes. Dans sa tête, les pensionnaires sont ses frères et sœurs. Il n’y a aucune tristesse en elle, elle mange bien, elle ne pleure pas. Elle ne comprend pas encore l’histoire de sa mère, constate Astou. Sa mère téléphonait au Nigeria le jour de sa mort, elle a hurlé « my brother », elle a dû apprendre une dure nouvelle. Les pompiers n’ont pas réussi à la réanimer». Après des mois de recherches, sa famille n’a pas été retrouvée. Justina n’a laissé aucune adresse ou nom complet.

Quant au numéro composé au moment de sa syncope, il a été effacé par une Nigériane, de peur que son téléphone soit fouillé.

Justina se battait pour retrouver une vie normale, pour retourner chez elle avec ses filles, mais le bon Dieu en a décidé autrement. « Fatou Ndiaye, éducatrice du centre de guidance infantile (Cegid) »

Astou conserve précieusement dans une pochette verte une copie de la carte d’identité de Justina. « C’était sûrement des faux papiers, mais au moins, je garde une photo de son visage pour Aïcha », explique Astou, en adressant un sourire tendre à la petite. « Si la protection de l’enfance lance une adoption, je serai la première à me proposer, car on est attachées l’une à l’autre », résume-t-elle, alors qu’Aïcha enlace ses jambes, en l’appelant « Ma ! », contraction de mamma.

Chaque jour, l’éducateur Moustapha reporte les mouvements des pensionnaires sur un registre. Tous doivent demander la permission pour sortir. Puis le soir, une « causerie » quotidienne prend place pour parler de la vie au centre.

« Il est complexe de parler du passé pour les enfants, ils sont terrifiés, donc, au début, ils mentent quand on leur demande ce qu’ils faisaient sur les sites. Puis, peu à peu, la confiance s’installe. Moustapha, éducateur »

Moustapha ouvre la causerie : « On vous rappelle le règlement du centre constamment, mais certains ne l’appliquent pas. Des sanctions seront donc prises : il faut danser ou chanter ». Moussa, chaîne en argent autour du cou, a été surpris en train de se bagarrer.

Pour s’excuser, il choisit de se lancer dans une chanson française des années 1970 : Marie-Madeleine veux-tu te marier ? Son camarade Mamadou l’encourage en battant des mains. « Quels sont les principes ici ? », questionne l’éducateur. Moussa répond en malinké et Astou traduit : « ne pas se bagarrer, ne pas voler ». Moustapha complète : « il faut aussi respecter ses pairs. Par ailleurs, il est interdit d’écrire sur les murs, de laisser couler l’eau, de manger dans les dortoirs ».

Astou, en longue robe bariolée, acquiesce : « quand le centre est propre, c’est pour nous tous. L’union fait la force ». Après deux heures de discussions, tous se couchent à 23 heures. « Le centre est vraiment bénéfique pour eux, Binta ne fugue plus, elle devient stable. Mamadou, Moussa et les autres s’épanouissent dans leur métier ou à l’école, se félicite Astou. On sait que l’établissement est un lieu de passage et non une maison. Mais, au moins, pendant quelques mois avec nous, ils oublient leurs soucis et réussissent à retrouver de l’espoir pour leur futur ».

Avec Sophie Boutboul, pour La Chronique d’Amnesty International

Articles similaires

Laisser un commentaire