Dakar-Echo

Le verbe créateur, une main tendue entre deux rives: résidence artistique «la parole retrouvée»

artiste-Hampat_DialloDepuis le 5 octobre et jusqu’au 20 de ce même mois, une résidence artistique réunit un peintre, un journaliste-écrivain, un économiste et un psychosociologue qui est aussi militant de la société civile.

Cette rencontre a lieu dans le village lébou de Yène, à 40 kilomètres au sud de Dakar. Cette réflexion, ils la mènent ensemble autour d’un thème commun, celui de «La Parole retrouvée».

Le dialogue en tant que tel est né de l’idée de Kewuzâbe, une guadeloupéenne qui mène son combat pour la reconstruction de l’Afrique. Cadre choisi, l’Institut culturel panafricain de recherche, fondé par le poète et chercheur Amadou Elimane Kâne en 2004 et dédié à l’Afrique, à sa jeunesse et à sa diaspora. Là-bas, on est contre l’afro-pessimisme, les appartenances étriquées et les logiques nombrilistes. On est pour la dignité humaine, la créativité et le partage.

C’est à l’abri des regards que cinq hommes refont le monde depuis une dizaine de jours. Mais il faut dire que l’idée leur a été soufflée par une femme. Kewuzâbe- c’est son nom de guerre comme elle dit-est une guadeloupéenne qui, en 1993, rentrait définitivement au Sénégal où elle se rendait régulièrement tous les ans.

Sa première rencontre avec Dakar remonte à 1978, mais la journée du 15 octobre 2014 avait quelque chose d’un vieux rêve embarqué dans une machine à remonter le temps.

Voilà plusieurs années déjà qu’elle songeait à retracer une passerelle entre l’Afrique et les Caraïbes, comme pour raccommoder un fil lézardé par l’esclavage et de nombreux préjugés. Négriers, traîtres, vendeurs ou acheteurs? Peu importe finalement, parce que son discours, lui, se moque de la rancœur.

Il est surtout celui de « la parole retrouvée ». Au-delà des mots, c’est le thème de la résidence artistique qui réunit, dans le village lébou de Yène, à quelques kilomètres de Dakar, des hommes collés comme les doigts d’une main à leurs convictions panafricanistes. C’est cela qui leur sert de liant. Chacun des résidents, et c’est sans doute tout l’intérêt de cette rencontre, vient d’un univers différent.

Hampaté Diallo est peintre, Ndongo Samba Sylla est à la fois écrivain et économiste. Elimane Haby Kane est psychosociologue, et depuis 15 ans, c’est aussi un militant de la société civile. Habib Demba Fall est journaliste et écrivain. Le maître des lieux, lui, se nomme Amadou Elimane Kane. Il est poète et aussi enseignant-chercheur. Ce qu’ils ont en commun, c’est l’écriture, qu’elle soit proprement scripturale, ou picturale. Ne compte que l’expression.

A titre d’exemple, c’est dans la bibliothèque de la résidence que le peintre Hampaté Diallo joue sur les mots, mais à coups de pinceaux. A côté de quelques bouquins disposés sur une table, plusieurs de ses œuvres tapissent le sol. De ce qui n’est encore qu’une esquisse, il dit qu’il fera trois tableaux. Au premier regard, difficile de ne pas remarquer cette obsession quasi hermétique pour les codes-barres. Mais quand on laisse parler l’artiste, on comprend mieux pourquoi.

Son travail, qui est indissociable de tous les grands questionnements sur l’identité, transpose le code-barres commercial à notre nature humaine, à la manière d’un tatouage ethnique.

Hampaté Diallo, qui a commencé à peindre à l’âge de douze ans, donc bien avant l’Ecole des Beaux-Arts, est tout aussi fasciné par le mouvement, qu’il soit celui d’une révolution politique, ou celui de ce personnage, quasi invisible de près, sinon par l’artiste lui-même, qui court sur ses toiles.

Et sur son seul tableau en noir et blanc, une paire de lunettes un peu vieillotte a l’air de s’être trompée d’époque. Normal dira-t-on, car elle aurait pu appartenir, selon lui, à Aimé Césaire ou à Kwame Nkrumah, à Léopold Sédar Senghor ou à Thomas Sankara : «à la fois comme témoin de l’histoire et témoin de l’écriture ».

Le jeune peintre s’amusera d’ailleurs à façonner, à la manière d’un dieu créateur ou d’un Docteur Frankenstein, une créature hybride qui épouserait les traits de Senghor et ceux de Césaire.

Parole retrouvée…humanité retrouvée
Tout comme le peintre, Habib Demba Fall s’est lui aussi laissé tenter par un texte sur l’identité, même s’il ne s’agit encore que d’une ébauche ; ce sera un poème où il rendra hommage à tous ces précurseurs qui ont en fait leur combat, Césaire par exemple.

Ailleurs, dans une nouvelle cette fois, il abordera des questions comme celles de la situation politique de l’Afrique face à la menace terroriste et à «la misère économique et sociale», au moment où les terres d’accueil des migrants africains sont elles-mêmes devenues vulnérables. Son troisième texte, lui, sera une sorte de réflexion commune à tous les résidents, une sorte de manifeste comme en ont tous les grands mouvements, dans l’esprit d’une identité inclusive.

Elimane Haby Kane a trouvé l’inspiration sur la route qui mène à l’Ecole primaire de Yène-Todd. C’est là qu’il a fait la connaissance de jeunes élèves du CM2 qui l’ont ramené 30 ans plus tôt, alors que lui-même n’avait aucune idée de ce qu’il ferait de sa vie.

Personne ne lui avait encore expliqué que son destin était entre ses mains. De ce qu’il dit, on comprend surtout que nos sociétés ont tendance à façonner des êtres inhibés dès l’enfance, parce qu’on étouffe leur curiosité.

On n’aime pas les questions qui dérangent…30 ans plus tard, pour l’adulte qu’il est devenu, c’est un déclic, un peu comme si, dans le discours existentiel et conquérant de ces enfants décomplexés, lui-même retrouvait, se réappropriait quelque part, cette parole qui lui avait été confisquée lorsqu’il était plus jeune. Lui aurait voulu être comme ces enfants, sans toit pour cacher leurs rêves.

A titre anecdotique, Elimane Haby Kane a peut-être déjà fait la connaissance de la future directrice de la Gendarmerie nationale, dans 30 ans qui sait?

On retrouve également, dans le discours de l’économiste et écrivain Ndongo Samba Sylla, le même intérêt pour cette idée de « parole confisquée ». Confisquée, refusée à des peuples que l’on jugerait moins humains que d’autres.

Parler au nom des Africains par exemple, ce serait, selon lui, s’exprimer dans une langue hasardeuse qui ne traduirait pas, de manière fidèle, toute la subjectivité de ces cultures, toutes leurs sensibilités, toutes leurs nuances.

La parole retrouvée, «c’est l’humanité retrouvée». Quand on lit entre les lignes, il y a toute une réflexion sur la relation à autrui, de «l’égalité sans indifférence (…), la différence mais sans le piège de la domination».

Quand on y pense, travailler pendant 15 jours sur un thème prédéfini peut paraître contraignant ou cadenassé, mais chez les résidents de l’Institut, on dit que ce n’est pas un corset, puisqu’il n’y a pas vraiment de directives ni de consignes.

Par exemple, chacun d’eux se retire à sa guise lorsqu’il souhaite écrire, en fin de journée de préférence pour Habib Demba Fall. Le journaliste n’a pas hésité à jouer du pinceau sur les toiles du peintre. Idem pour Amadou Elimane Kane : le poète y a laissé traîner quelques vers.

Théodora SY SAMBOU 

Jean Louis Verdier – Rédacteur en Chef Digital – Paris- Dubaï – China
dakarecho@gmail.com – Tél (+00) 33 6 17 86 36 34

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