Dakar-Echo

Le «reru tamxarit» ou l’échange de bons procédés entre co-épouses au Sénégal

Le «reru tamxarit» ou l’échange de bons procédés entre co-épouses au Sénégal

Au moment où beaucoup de Sénégalais pensent au copieux repas de couscous qui les attend ce soir pour la célébration du 10e jour de l’Achoura, la nouvelle année musulmane, Mme Fall née Arame Guèye en est encore à admirer le beau tissu que lui a offert mardi sa coépouse.

Deuxième femme de son mari, Arame, une conseillère touristique au ministère des Affaires étrangères, avait sacrifié la veille à une vieille tradition en téléphonant à sa co-épouse pour lui demander le «reru tamxarit» (dîner d’Achoura). Cette dernière, jouant le jeu à fond, lui a fait parvenir un beau tissu et de l’argent pour le prix de la couture.

Fière d’avoir ressuscité avec autant de réussite un procédé qui remonte à la nuit des temps, Arame exulte : «Je suis très heureuse de ça ; c’est la tradition». Puis, elle ajoute sur le ton de la confidence : «Chaque ramadan, je lui (coépouse) donne son sukeru koor (sucre de Ramadan) et à l’Achoura elle me remet mon « reru tamxarit».

Ces échanges de bons procédés entre co-épouses renvoient à l’époque où l’entente régnait dans les foyers des polygames où, selon une tradition bien établie, tout passait entre les mains de la première femme. A charge pour elle, ensuite, de faire une juste redistribution aux co-épouses –considérées comme ses «sœurs»– des choses offertes par le mari. Il en était ainsi jusqu’à la dépense quotidienne que la première épouse se chargeait de remettre aux autres femmes de son mari, à chaque fois qu’arrive leur tour de faire la cuisine et de passer la nuit avec lui.

Bien sûr, ce procédé était de mise durant les grandes fêtes religieuses comme la Tamxarit ou Achoura. D’où, perpétuant cette tradition, les femmes d’un mariage polygame ont pris l’habitude de demander à la première épouse de quoi préparer le copieux repas du soir, même si elles ne vivent plus sous le même toit. Donc, ne sont plus sous la tutelle de leur «grande sœur».

Pour des co-épouses qui s’entendent bien –phénomène de plus en rare de nos jours– «La pratique du reru tamxarit est destinée à raffermir la paix entre les femmes d’un polygame », affirme Khalifa Samb, trouvé aux alentours de la mosquée de Grand-Dakar.

A en croire ce dernier, le «tajaboon», chant déclamé le soir du 10e jour de l’Achoura par les enfants pour demander des étrennes de maison à maison, viendrait du chahut bon enfant que se permettaient certaines coépouses aux dépens de leurs «grandes sœurs».

«A l’heure de servir le dîner au mari, la deuxième épouse venait se moquer de la première en lui lançant «Bi tajaboon uté na ak sama taj bi» (cette manière gauche de présenter le dîner est différente de la mienne) », raconte Khalifa, ajoutant que ces railleries étaient ponctuées d’une rigolade générale censée renforcer «la paix et l’harmonie dans la famille».

Surfant sur cette tradition, les deuxièmes, troisièmes et quatrièmes épouses de polygames ciblent maintenant toutes les «awo» pour leur demander le «reru tamxarit». De nos jours, la quête s’adresse aux premières femmes, qu’elles soient uniques dans leur ménage ou premières épouses.

Ainsi, Aby Anne, unique épouse de son mari, confie qu’elle croule sous les sollicitations. «Depuis quelques jours, les deuxièmes viennent chez moi et je leur donne 500 FCFA ou du riz », indique-t-elle, avant d’ajouter dans un sourire : « mais il m’arrive de me cacher dans ma chambre dès que j’entends une voix s’écrier : « où sont les ‘’awo’’? Les temps sont durs et parfois je ne connais mêmes pas certaines quémandeuses ».

Donner ou se cacher quand on a plus de quoi offrir, cette stratégie de Aby est la plus partagée par les «awo» dont beaucoup ont du mal à se débarrasser du harcèlement de certaines de leurs « sœurs » qui acceptent tous les dons. Du riz au mil, en passant par les tissus et les billets de banque.

Cette quête effrénée du «reru tamxarit» n’a d’égale que la demande des étrennes aux allures de chapardage à laquelle s’adonnent le soir certains garçons et filles. Vêtus d’habits du sexe opposé voire maquillés comme des femmes pour certains garçons, ils sollicitent les gens en chantant et dansant.

Gare aux pingres ou celui qui fait la sourde oreille car il constatera après le départ de la horde des quémandeurs qu’on lui a volé quelque chose.

Selon une tradition venue on on ne sait d’où, le vol et tout autre acte condamné par l’islam seraient permis en cette soirée du 10e jour de l’Achoura…

Oumou Khary Fall

Jean Louis Verdier- Bloggeur- Rédacteur en chef Digital -Paris
E-mail: dakarecho@gmail.com Tél (+00) 33 7 51 10 29 13

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