Dakar-Echo

L’affaire Charlie Hebdo vue par les caricaturistes sénégalais: je ne suis pas Charlie, mais…

odiaAprès l’attentat contre l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo qui a coûté la vie à quatre dessinateurs d’une rédaction endeuillée, nos confrères du journal Sud Quotidien est allé à la rencontre de dessinateurs de presse sénégalais, souvent cachés derrière la discrète signature au bas de leurs cartoons.

Qui sont-ils et quel regard portent-ils sur le métier que l’un d’entre eux a exercé pendant une trentaine d’années? Samba Fall, Mbaye Touré et Odia ont naturellement suivi avec beaucoup d’intérêt l’actualité de ces derniers jours en France. S’ils se disent indignés par la mort de leurs illustres confrères, ils ne cautionnent pas tout. Oui à la liberté d’expression, mais non à l’injure, non à l’acharnement.

Si Omar Diakité est finalement devenu caricaturiste, «c’est par la force des choses». Si ce nom ne vous dit pas grand-chose, peut-être avez-vous sa signature au bas d’un dessin de presse paru dans un journal comme La Tribune, et à la Une parfois. Tout jeune, il a toujours eu cette passion pour le dessin.

Son parcours professionnel commence au début des années 90. Odia, appelons-le comme cela, se retrouve ainsi au Cafard Libéré. Il migre ensuite au Matin, où se poursuit l’aventure: un dessin au quotidien.

Mais dans le respect d’une ligne éditoriale qui, dit-il encore, est quasiment la même pour ce qui est des journaux d’information générale au Sénégal. Il y a des limites même tacites à ne pas franchir, et la liberté sait s’entourer de garde-fous.

Odia, lorsqu’il parle politique, ne s’interdit absolument rien. Tout simplement parce que les hommes politiques ont choisi d’être des «personnages publics» qui doivent assumer d’être soumis à la critique. La limite, ce serait «la décence». Si on ne les met pas sur un piédestal, on ne les humilie pas non plus. La blessure suprême, ce serait de les représenter «dans le plus simple appareil».

Lorsqu’il évoque l’attentat perpétré mercredi 7 janvier contre l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo, on le sent à la fois triste et ému. Surtout quand il doit se résoudre à «conjuguer» Cabu au passé, parce que c’était son «modèle». Un homme tout simplement «unique», ne serait-ce que parce que Cabu était l’un des rares dessinateurs à pouvoir lui arracher quelques éclats de rire, lui qui avoue être plutôt pince-sans-rire.

Odia ne s’en cache pas : il a toujours aimé l’humour noir de Charlie Hebdo avec ce côté «no limit» qui n’épargne personne. Mais on ne touche pas à la religion, du moins pas de la façon la plus «abjecte» qui soit, en mettant l’Islam et son Prophète (PSL) dans les postures «les plus inimaginables», au nom de la liberté d’expression.

Ibou Fall, dont le magazine «Le P’tit railleurs sénégalais» ressuscite la satire sous nos cieux, parle surtout d’un long «bras de fer entre Charlie Hebdo et les extrémistes». De jeunes gens de 32 et 34 ans s’en prennent à un dessinateur de 80 ans, Wolinski, «en pensant que tout est fini».

Sa conviction, c’est qu’«il y aura toujours des extrémistes en guerre contre le monde occidental». Mais que Charlie Hebdo ne fera pas de concessions. «La provocation, c’est son fonds de commerce». Et l’esprit Charlie, c’est un «esprit frondeur».

Charlie Hebdo, journal «irresponsable»

Aujourd’hui, Charlie Hebdo paie le contrecoup de cette «irresponsabilité» qui n’est que l’autre nom du journal. Mais pendant que la rédaction compte quatre caricaturistes de moins, le journal gagne en notoriété. Y compris «auprès des enfants et des illettrés».

Pour le numéro spécial qui paraît aujourd’hui, on parle d’un tirage à 3 millions d’exemplaires, bien loin du chiffre habituel. A la Une, une caricature du Prophète Mohammad toujours (PSL), mais en pleurs cette fois, et à qui l’on prête les propos suivants: «Je suis Charlie (…) Tout est pardonné.»

Ce que montre l’image, selon Odia, c’est que l’enfant terrible de la presse satirique a conscience d’être «allé trop loin» et d’avoir prêté le flanc: un état d’esprit proche de la rédemption.

Mais la caricature est génétiquement dans l’excès. «Quand on a une feuille devant soi, dit Odia, on veut faire dans le mordant et dans l’humour. On exagère certains faits, mais on n’invente rien. Le bon dessin, c’est celui qui ne laisse pas indifférent.» Pour ce qui est du choix du sujet, l’actu dicte ses règles.

Même si tous les dessinateurs savent qu’il suffirait parfois d’une seule nouvelle, pour que tout bascule. Odia est toujours sur le qui-vive… En général, il attend entre 20H et 21H pour se décider.

Idem pour son confrère Mbaye Touré du magazine Nouvel Horizon qui attend lui aussi la dernière minute. Pour avoir une actu relativement «chaude». Lui, son histoire avec la caricature commence dans les années 86-87, avec le journal panafricaniste «Africa».

Il passe ensuite au Cafard Libéré et même à Sud Quotidien qu’il quittera en 2012. Le dessinateur de presse, comme dit Odia, est un journaliste doublé d’un humoriste. «La satire, quant à elle, est un genre rédactionnel avec une certaine liberté de ton et d’esprit», que l’on devrait enseigner dans les écoles qui forment les journalistes. Un trait décalé face à «l’info froide et parfois figée», et quelques piques pas forcément méchantes. Ça peut faire rire, comme ça peut faire mal dit aussi Mbaye Touré.

Les dessins politiques, ça peut très vite lasser. Odia préfère «croquer» les célébrités. Mbaye Touré, pour s’éloigner lui aussi de la politique, prend plaisir à dessiner sur des sujets de société ou sur le sport. Pour l’un comme pour l’autre, «la bonne idée fait le bon dessin». Une pépite que Mbaye Touré ramasse parfois pendant que son crayon joue sur l’angoissante page blanche.

Au Sénégal, pense le cartooniste de La Tribune, nous avons une culture de la caricature qui s’ignore. A la radio comme à la télévision, certains programmes tournent l’information en dérision: «Jalgati Xibaar» par exemple. Certains animateurs aussi: Kouthia et Sa Ndiogou.

Mais sans l’attaque contre Charlie Hebdo, les caricaturistes sénégalais restaient certainement «dans leur trou». Il en faudrait un pour chacun des journaux, Mbaye Touré en est convaincu. Il dit aussi que jusque dans les salles de rédaction, on a du mal à lire ou à apprécier un dessin de presse.

Or «la caricature enrichit un journal». Il donne l’exemple du dessin de Plantu qui se retrouve souvent à la Une du journal Le Monde, (comme celui d’Odia à La Tribune), un cartoon qui est devenu une institution. D’ailleurs certains lecteurs vont d’abord voir son dessin.

Lorsque nous l’avons rencontré hier mardi 13 janvier, Mbaye Touré n’avait pas vu la Une de Charlie Hebdo de ce jour. Mais peu importe parce que, comme il dit, «ils n’auraient pas dû créer cette polémique et penser qu’il leur suffirait d’un dessin pour tout changer».

Charlie: être ou ne pas être…

S’il s’incline devant la dépouille de «tous ces grands dessinateurs et génies de la plume», Mbaye Touré «n’est pas Charlie», un journal qui aura «forcé la bêtise jusqu’à dessiner des sujets blasphématoires». Même si, en cela, Charlie Hebdo est fidèle à sa «ligne provocatrice».

Le journal a tiré «profit de ses attaques contre le Prophète (PSL), et il a persisté». Si un journal satirique comme le Canard Enchaîné, dit-il encore, n’a jamais eu ce genre d’ennuis, c’est parce qu’il «a toujours agi avec responsabilité».

Odia fait d’ailleurs remarquer que le Cabu de Charlie n’est pas celui du Canard, où il est nettement plus «dilué». Le caricaturiste maison du Nouvel Horizon pense que quand bien même un sujet serait sensible, il suffirait parfois d’un peu de «finesse pour faire un bon dessin».

Aujourd’hui à la retraite, Samba Fall est une référence dans le métier. Les lecteurs du quotidien public Le Soleil se délectent encore de son «Jeu des 7 erreurs», mais lui a surtout la nostalgie du dessin de presse.

D’une certaine manière il est encore «aux affaires» puisque c’est lui qui a formé les actuels caricaturistes du Soleil. Samba Fall a commencé à «croquer» les politiques dès 1984, il y a donc une trentaine d’années.

On lui connaît aussi un passé de bédéiste (Aziz le reporter), passion qui lui viendra de sa lecture de BD importées d’Europe, parce qu’il n’y avait pas de «version locale» ici au Sénégal.

Comme Odia et Mbaye Touré, il «regrette la mort des dessinateurs Cabu, Charb, Tignous et Wolinski », parce que personne n’a le droit de se « faire justice».

Mais «personne non plus n’a le droit d’insulter la religion d’autrui». Or à Charlie Hebdo, on s’est «acharné». On ne peut pas tout se permettre, «au nom de la liberté d’expression». Lui qui a travaillé pendant plusieurs décennies pour Le Soleil, sait sans doute de quoi il parle.

Parce que jamais il n’a «regretté un dessin», et jamais non plus il ne s’est «autocensuré». Aujourd’hui, même s’il ne voit les choses que d’un peu plus loin, il trouve qu’il y a au Sénégal des dessinateurs de presse au talent certain, que les patrons de presse ne recrutent malheureusement pas.

Théodora SY SAMBOU 

Jean Louis Verdier- Bloggeur- Rédacteur en chef Digital -Paris
E-mail: dakarecho@gmail.com Tél (+00) 33 7 51 10 29 13

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