Dakar-Echo

La paria de Dakar

La paria de Dakar

Depuis qu’elle a accusé l’opposant Ousmane Sonko de l’avoir violée, Adji Sarr vit recluse et sous protection policière. Ses détracteurs la considèrent comme l’agente d’un complot au service du pouvoir sénégalais

La femme la plus haïe du Sénégal est arrivée sur la pointe des pieds, dans un lieu tenu secret à Dakar. Les traits tirés, vêtue d’une lon­gue djellaba noire et d’un léger foulard mauve, elle fait une en­trée tout en sobriété dans la pièce qui tranche avec le vacarme que suscite la simple évoca­tion de son nom.

Prononcez­ le, « Adji Sarr », et, au Sénégal, le visage de votre interlocu­teur oscillera entre la raillerie, la rage, rare­ment l’indifférence ou la compassion. Pour certains de ses compatriotes, elle est la femme à abattre depuis qu’elle a accusé Ous­mane Sonko, l’un des opposants les plus vi­rulents au régime, de viols répétés.

A tout juste 22 ans, Adji Sarr vit comme une prisonnière dans son propre pays. En témoi­gnent ces trois policiers qui la suivent comme son ombre pour la protéger. Ou ses changements fréquents d’adresse (cinq en un an) et de numéro de téléphone. Cette vie en liberté surveillée a commencé en fé­vrier 2021.

Les tensions sociales, exacerbées par la crise sanitaire et économique, sont alors vives au Sénégal et le pays s’enflamme après l’arrestation d’Ousmane Sonko dans les semaines qui suivent les accusations. En cinq jours de violences, treize personnes per­dent la vie. Le politicien crie au complot, l’af­faire privée se mue en affaire d’Etat.

La jeune femme, que Le Monde a pu rencon­trer à la mi­ février 2022, raconte : « Tout un pays m’accuse d’être responsable de ces morts. C’est très lourd. Mais je ne veux plus rester si­lencieuse, je dois donner ma version des faits. » A l’été 2020, après de longues années à tra­vailler comme bonne à tout faire chez une commerçante, elle est recrutée par un salon de massage, le Sweet Beauty Spa, situé dans un quartier résidentiel de Dakar. Adji Sarr as­sure n’y avoir pratiqué que des massages clas­siques – sans prestations sexuelles – jusqu’à sa rencontre avec Ousmane Sonko, qui l’aurait violée, selon elle, à cinq reprises entre juin 2020 et février 2021.

« La première fois, au moment de se déshabiller pour le massage, il a déposé ses deux armes sur une table. Cela m’a intimidée. Après la prestation, il a réclamé un “plus”. J’ai refusé. Il a insisté et m’a violée. Il me répétait qu’il serait le futur président du Séné­gal et que je n’avais pas intérêt à parler, que personne ne me croirait. »

Pourquoi être restée travailler dans ce sa­lon, se demandent nombre de Sénégalais ? «Après le premier viol, sous le choc, j’ai fui dans mon village. Mais sans mon salaire de 60000 francs CFA (92 euros), je ne pouvais plus payer les frais de santé de ma tante ma­lade, qui m’a élevée. Et la gérante du salon m’avait promis que cela ne se reproduirait plus », se justifie ­t­-elle. Mais « le mec », comme elle l’appelle, serait revenu le 21 dé­cembre 2020. «J’ai eu la peur de ma vie en ouvrant la porte. »

D’après son récit, il la viole deux fois dans le Jacuzzi après un massage classique. En raison de son état – la jeune femme affirme avoir été incapable de s’as­seoir pendant une semaine –, ses collègues l’auraient encouragée à porter plainte, ce qu’elle finira par faire, le 2 février 2021.

Violence inouïe 
La veille, Ousmane Sonko aurait fait irrup­tion dans l’établissement en plein couvre-­feu imposé dans le cadre de la lutte contre la pan­démie. A l’issue d’une séance à quatre mains, il aurait profité du départ de la deuxième masseuse pour agresser à nouveau Adji Sarr, raconte la plaignante.

Elle comprend qu’il « ne s’arrêtera jamais » : « Il m’a dit qu’il ne pouvait pas imposer ses préférences sexuelles extrêmes à ses épouses très pieuses.» C’est Sidy Ahmed Mbaye, un ami et voisin, à qui elle s’était déjà confiée, qui la conduit à l’hô­pital. Le lendemain matin, ils se rendent à la section de recherche de la gendarmerie de Colobane pour déposer plainte.

S’ensuivent la divulgation de son identité dans la presse, les menaces sur les réseaux sociaux et les attaques contre ceux qui la sou­tiennent. La résidence de son avocat, le très médiatique Me El Hadj Diouf, est incendiée en pleine nuit, sans faire de victimes. Ses col­lègues masseuses se taisent « par crainte des représailles et de la stigmatisation ». L’accusa­trice fait la « une » de la presse, dépeinte en fille « arriviste » et « de mœurs légères ».

Ousmane Sonko, 47 ans, animal médiati­que et politique, suscite, lui, un important sentiment de sympathie dans l’opinion. Originaire de la région de Casamance, cet ancien inspecteur principal des impôts s’est rendu célèbre lorsqu’il a été radié de la fonction pu­blique en 2016 pour avoir accusé plusieurs personnalités, dont le frère du président, Macky Sall, de fraude fiscale.

En 2014, il avait cofondé Les Patriotes du Sénégal pour le tra­vail, l’éthique et la fraternité (Pastef), un parti anticolonialiste et souverainiste opposé au Franc CFA. Son discours de rupture résonne auprès des jeunes urbains de la classe moyenne, des milieux intellectuels et de la diaspora.

Depuis son élection, en janvier, à la mairie de Ziguinchor, l’une des plus grandes villes du sud du pays, il a renforcé son statut de lea­der au sein de Yewwi Askan Wi, la coalition d’opposition. Tout en niant les faits, Ousmane Sonko, qui s’est construit une image d’homme incorruptible et pieux, concède s’être rendu dans le salon de massage mais pour des raisons thérapeutiques.

Convoqué par la gendarmerie nationale le 8 fé­vrier 2021, le député refuse de s’y rendre, in­voquant son immunité parlementaire, et se barricade chez lui. Des personnalités comme l’ancien maire de Dakar Khalifa Sall ou l’acti­viste Guy Marius Sagna lui témoignent leur soutien et dénoncent un complot contre ce­lui qui était arrivé troisième à l’élection prési­dentielle de 2019.

Des femmes prennent éga­lement sa défense, à l’image des députés Aïda Mbodj et Mame Diarra Fam, qui a traité Adji Sarr de «fabricatrice de complot et de men­teuse » sur sa page Facebook.

Quelques jours plus tard, l’immunité du lea­der du Pastef, présumé innocent des faits dé­crits à ce stade, est finalement levée à l’Assem­blée nationale. Le politicien est convoqué au tribunal le 3 mars 2021, alors qu’Adji Sarr a déjà été entendue par le juge d’instruction quelques jours plus tôt.

Ce jour­ là, escorté par une foule de partisans survoltés, Ousmane Sonko est interpellé sur le chemin du palais de justice pour « troubles à l’ordre public ». Son arrestation embrase Dakar, Ziguinchor et d’autres villes à travers le pays. Des milliers de jeunes manifestent, jettent des pierres, pillent des supermarchés et des stations ­ser­vice. Les forces de l’ordre répliquent avec des jets d’eau et des gaz lacrymogènes. Bilan: treize morts et 590 blessés selon la Croix­ Rouge.

Les émeutes durent jusqu’à sa libéra­tion sous contrôle judiciaire le 8 mars 2021. Pendant ces cinq jours, Adji Sarr suit depuis la chambre d’une amie le basculement de son pays dans une violence inouïe. «Quand j’ai vu que des jeunes étaient prêts à mourir pour lui, j’ai compris qu’il avait gagné.»

Les avocats de la jeune femme organisent alors la riposte. Le 17 mars 2021, elle décrit, la tête re­couverte d’un voile, les assauts supposés de­vant une presse suspicieuse. « Un moment humiliant. Tout ça pour qu’on ne me croit tou­jours pas.» Parfois, un sentiment d’amer­tume gagne la jeune femme : « J’ai tout perdu, regrette­ t­-elle. Sonko est perçu comme une victime. Si j’avais su, j’aurais continué à subir sa violence. Cela aurait été un moindre mal. »

Un an plus tard, l’enquête piétine, d’autant que le juge d’instruction chargé de l’affaire, décédé en avril 2021, n’est remplacé qu’en no­vembre. Après une première tentative avor­tée, Ousmane Sonko a redemandé la levée du contrôle judiciaire qui le prive de son passe­port et l’empêche de voyager.

Aux yeux de son camp, l’affaire compte un troisième pro­tagoniste : le régime en place, accusé de se ser­vir de l’affaire pour éliminer un rival du prési­dent Macky Sall. « Il n’y a pas eu de viol ni d’ins­truction, c’est un complot. Les Sénégalais ont accepté de sacrifier leur vie et de faire couler leur sang pour dire que trop c’est trop », tonne Barthélémy Dias, le nouveau maire de Dakar élu sous l’égide de la coalition Yewwi Askan Wi.

« Cette affaire n’a jamais été pour nous une affaire privée, mais une stratégie du pouvoir, qui utilise la femme et le corps de la femme pour atteindre un adversaire politique », ajoute Bassirou Diomaye Faye, cofondateur du Pas­tef.

Les défenseurs d’Ousmane Sonko poin­tent aussi les liens entre Sidy Ahmed Mbaye, l’homme qui a accompagné Adji Sarr à l’hôpi­tal puis à la police, et la coalition présiden­tielle, à laquelle appartient son oncle. « Cham­boulé» par l’affaire, Sidy Ahmed Mbaye a re­fusé de répondre aux questions du Monde.

Des accusations que le pouvoir rejette: « C’est une tentative d’entrave à la justice [à la suite d’]une affaire judiciaire privée entre deux justiciables sénégalais», estime Pape Mahawa Diouf, porte­ parole de la coalition de la majorité, Benno Bokk Yakaar. « Cette af­faire est une catastrophe pour le pays en ter­mes de droits des femmes, alors que le viol a été criminalisé [en 2020] », ajoute ­t-­il.

« Dieu est mon seul espoir »
Adji Sarr ne cache pas sa colère envers l’Etat et les associations féministes. «Ici, les fémi­nistes n’osent pas défier les hommes puissants et choisissent leurs combats en fonction des personnes incriminées. Pourquoi ne m’ont­ el­les pas soutenue ? » Contactées, les organisa­tions historiques affirment vouloir « laisser la justice faire son travail».

Au Pastef, on as­sure défendre les droits des femmes. Mais Bassirou Diomaye Faye, un proche de Sonko, fustige «la cupidité de certaines femmes qui offrent leurs services pour liquider une per­sonne politique, publique ou quelconque. Cel­les­ là doivent comprendre que les accusations de viol ne se font pas à la légère ».

Sans ressources et sans diplôme, orpheline de mère et non reconnue à la naissance par son père, Adji Sarr affirme survivre grâce aux dons d’une association, qui refuse de révéler son nom « pour des raisons de sécurité ». « Les gens pensent que j’ai été payée par l’Etat pour accuser Sonko. Pourtant, je n’ai même pas de quoi m’acheter des culottes », enrage­ t-­elle.

La jeune femme dit souffrir de stress post­ trau­matique consécutif aux viols présumés et af­firme avoir fait plusieurs tentatives de sui­cide. Elle assure vivre recluse avec une tante maternelle. Pour des raisons de sécurité, toute sortie doit être mûrement organisée en amont. Elle ne s’y risque plus.

Elle décrit un quotidien rythmé par de courtes siestes agi­tées, l’écriture d’un livre et la prière. « Dieu est mon seul espoir. Je ne crois pas en la justice de mon pays, car celle ­ci et l’Etat craignent Sonko. C’est un homme de terreur. » Recroquevillée sur son fauteuil, elle dépeint la peur qui s’est amplifiée depuis que le politicien a pris la mairie de Ziguinchor. «J’ai pleuré toute la nuit quand je l’ai appris. Si des gens ont élu un homme accusé de viols, ils voteront pour qu’il soit président un jour », s’insurge­ t-­elle.

Adji Sarr espère désormais quitter le Séné­gal, où elle ne peut «même plus sortir sur [son] balcon», pour rejoindre un pays où elle pourra se reconstruire. Cette affaire l’a rendue « très forte », assure­ t-­elle. « Je veux devenir une féministe engagée pour défendre les victimes comme moi, qu’on ne croit pas. »

En novembre 2021, elle est sortie d’un long silence pour sou­tenir, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, Ndèye Fatima Dione, Miss Sénégal 2020, qui avait affirmé avoir été victime de viol. « J’espère que, cette fois­ ci, l’Etat va prendre ses responsabilités pour protéger ses filles. » 

Coumba Kane et Théa Ollivier avec Le Monde

Articles similaires

Laisser un commentaire