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Journée Internationale pour les Droits des Femmes: Le sacrifice des femmes de Nder

Journée Internationale pour les Droits des Femmes: Le sacrifice des femmes de Nder

Si la date du 8 mars est consacrée à travers le monde comme journée internationale de la femme, la date du 7 mars devrait être célébrée au Sénégal comme la journée nationale dédiée aux femmes sénégalaises en hommage du sacrifice suprême des femmes de Nder.

En effet, il y a 195 ans, le mardi 7 mars 1820, le Walo vécut l’une des épisodes les plus tragiques de son histoire avec le sacrifice des femmes de Nder qui ont préféré se brûler vives que de devenir captives des maures.

L’histoire de l’Afrique est riche de hauts faits et d’actes héroÏques.Mais, pour les Sénégalais,  « Talata Nder », ce qui signifie le « Mardi de Nder », est resté dans les mémoires comme l’un des épisodes les plus tragiques de leur passé.

En ce fameux Mardi, les femmes du village de Nder, capitale de l’empire du Walo au XIXe siècle , se sacrifièrent collectivement pour ne pas être réduites à l’esclavage par leurs ennemis.

Ces faits se déroulèrent en novembre 1819, sous le règne du brak (le souverain) Amar Mbodj. A cette époque, le royaume du Walo appartenait à une région prospère du Senegal. Son emplacement à l’embouchure du fleuve, ses conditions naturelles offraient à ses habitants, de paisibles cultivateurs, une vie des plus agréables. Un commerce florissant s’était établi de longue date avec les caravaniers maures, ainsi qu’avec les habitants de Ndar ( actuel Saint-Louis ), première capitale coloniale du Sénégal, où ils écoulaient leurs denrées agricoles. Ces échanges fructueux faisaient de Nder un village très actif.

Le fleuve Sénégal séparait le Walo de la Mauritanie, pays des Maures Trarza, un jour alliés, ennemis le lendemain, qui, périodiquement, venaient semer la désolation dans la contrée . En effet depuis l’installation des troupes Françaises à Saint-Louis, les Maures ne cessaient d’accentuer leur pression sur le Walo, qu’ils auraient bien voulu contrôler, afin d’empêcher la région de tomber sous la domination des Français.

Cette année là, une longue période d’accalmie avait succédé aux violents affrontements d’où les guerriers maures et leurs alliés toucouleurs étaient, une fois de plus, sortis vainqueurs. On était au début de la saison sèche et Nder vivait un peu au ralenti. Le brak s’était rendu à Saint-Louis pour se faire soigner d’une mauvaise blessure reçue lors du siège de Ntaggar contre les maures. Les dignitaires du royaume étaient du voyage et une bonne partie de la cavalerie armée les accompagnait.

Ce Mardi s’annonçait comme tous les autres. Dès avant le lever du soleil , les hommes étaient partis aux champs, la daba (houe traditionnelle) sur l’épaule.

D’autres s’étaient rendus à la chasse, tandis qu’un dernier groupe avait pris la direction du fleuve ou ils pratiquaient la pêche. Une centaine de Tyédo (soldats) restés en garnison astiquaient nonchalamment les quelques armes à feu qui faisaient leur fierté.

Le village aux cases rondes était livré aux femmes, aux enfants, et aux vieillards. Il y régnait la même animation qu’à l’accoutumée. Les coups de pilon, en une ronde saccadée, redoublaient d’ardeur à moudre le mil. Les femmes, vaquant à leurs occupations, s’interpellaient à l’intérieur des concessions.

D’autres s’affairaient autour des greniers, ou étaient engrangées les dernières récoltes. Quelques unes enfin devisaient gaiement sur la place du village, tandis que les jeunes enfants se poursuivaient bruyamment autour de l’arbre à palabres, en profitant de l’absence des anciens.

Soudain un cri d’effroi troubla la quiétude du lieu.En un instant, les rires se figèrent, les pilons tombèrent, les concessions se vidèrent. Tous les regards convergèrent vers la femme qui venait de franchir l’entrée du tata, ce mur d’enceinte fait de branchages et de terre glaise, qui, dans l’ancien temps, protégeait les villages en temps de guerre.

Terrorisée, la main agrippée à une calebasse ruisselante d’eau, une femme haletait: « les Maures! Les Maures arrivent ! J’étais au bord du lac de Guiers et je les ai vus à travers les roseaux. Une armée de Maures! Ils sont avec une troupe de Toucouleurs conduits par leur chef Amar Ould Mokhtar ! Ils s’apprêtent à traverser le fleuve et viennent vers notre village. »

Toutes les femmes crièrent en même temps … Elles savaient déjà quel sort les attendait…Les Maures profitaient, en effet , de leurs razzias dans le Walo pour amener en captivité un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils revendaient comme esclaves aux riches familles d’Afrique du Nord. Nder avait déjà perdu ainsi bien des filles et des fils.

Pendant ce temps , à quelques kilomètres de là, postés sur l’autre bord du fleuve, les cavaliers enturbannés, venus du desert, s’apprêtaient à lancer leurs chevaux à l’assaut du village.

Les femmes décidèrent aussitôt d’organiser la résistance avec les quelques soldats demeurés sur place. Tout d’abord, elles expédièrent les enfants dans les champs avoisinants sous la conduite des plus grands. Puis, elles se précipitèrent dans leurs cases pour en ressortir vêtues de boubous et de pantalons bouffants, qui d’un époux, qui d’un père, qui d’un frère; les cheveux dissimulés sous des bonnets d’homme. Elles s’étaient munies de tout ce qui pouvait leur servir à se défendre : coupe-coupe, lances, gourdins et même quelques armes à feu qu’elles allaient manier pour la première fois.

Amazones d’un jour, ces femmes se battirent avec l’énergie du désespoir. Femmes de caste et femmes nobles, toutes s’engagèrent, animées de leur seul courage, dans un terrible corps-à-corps avec l’ennemi. Dans leurs chants à la gloire de ces femmes d’exception, les griots, détenteurs de la mémoire et de la bravoure des peuples, assurent que, ce jour -là, elles tuèrent plus de 300 maures. Le combat était cependant inégal. Les Tyédo furent rapidement exterminés. Des rigoles de sang bouillonnant s’épandaient en une boue rougeâtre sur le sol en terre battue, jonché d’un nombre impressionnant de cadavres.

Cependant, face à la farouche détermination des survivantes qui, bien que désarmées, étaient supérieures en nombre à la colonne ennemie, le chef Amar Ould Mokhtar donna l’ordre de dispersion à ses troupes. Prenant leurs blessés en croupe, les cavaliers du desert rangèrent leurs sabres effilés et retraversèrent le lac. D’abord vexé d’avoir été tenu en échec par de simples femmes, le chef maure avait, en effet compris que ces dernières, à bout de forces, ne résisteraient pas bien longtemps malgré leur vaillance. Il comptait revenir un peu plus tard, afin de les prendre vivantes pour les monnayer à bon prix sur les marchés d’esclaves.

Les femmes du Walo se sentirent perdus … Jamais elles ne pourraient résister à une seconde attaque. Tous les hommes avaient péri et le messager dépêché à la recherche de secours arriverait sûrement trop tard. Tout espoir était vain.

Une voix s’éleva soudain par dessus la clameur des lamentations et des hurlements de douleur. C’était Mbarka Dia, la confidente de la Linguère (reine) Faty Yamar.

Elle seule savait se faire obéir des courtisanes énergiques et autoritaires qui entouraient la reine. Prenant appui contre l’arbre à palabres, elle se mit à exhorter ses compagnes: « Femmes de Nder! Filles du Walo! Redressez-vous! Attachez vos pagnes et renouez vos foulards! Préparons-nous à mourrir ! Femmes de Nder, faudra-t-il que nous courbions toujours l’échine devant les envahisseurs? Nos hommes sont loin, ils n’entendent pas nos cris. Nos enfants se sont enfuis derrière les hautes tiges de mil. Allah le Tout-puisant saura les protéger. Mais nous, pauvres femmes que pouvons-nous contre les ennemis qui ne tarderont pas à reprendre l’attaque? Où pourrions -nous nous cacher sans qu’ils nous découvrent? Nous serions capturées comme l’ont été nos mères et nos grands-mères, qui nous ont été arrachées avant d’avoir pu nous voir grandir. Nous serons emmenées de l’autre côté du fleuve et vendues comme esclaves. Est-ce là un sort digne de nous? « 

Les pleures s’arrêtèrent. Les plaintes se firent plus sourdes…

« Répondez! Mais répondez donc au lieu de rester là, prostrées et gémissantes! Qu’avez-vous dans les veines? Du Sang ou l’eau du marigot ? Et que dira -t-on plus tard à nos petits- enfants et à leurs descendances ? Préférez qu’on leur dise : vos grands-mères ont quitté le village comme captives? Ou bien : vos aïeules ont été braves jusqu’à la mort! »

« Oui mes soeurs. Nous devons mourir en femmes libres et non vivre en esclaves. Que celles qui sont de mon avis me suivent dans la grande case du brak où se tient le conseil des sages. Nous y entrerons toutes et nous y mettrons le feu… C’est la fumée de nos cendres qui accueillera nos ennemis. Debout mes soeurs! Puisqu’il n’ y a d’autre issue que la mort, nous mourrons en dignes femmes du Walo. « 

Le soleil était haut dans le ciel. Un silence de mort s’abattit sur le village. Muettes de désespoir, les femmes s’avancèrent lentement vers la case du conseil des notables, construite de paille et de branchages, et qui s’élevait, imposante, au milieu du village. Pas une n’avait osé s’opposer à Mbarka Dia. Elles contemplèrent une dernière fois le décor familier de leur vie, attardant leurs regards sur les volailles affolées, les greniers pillés, les pilons abandonnés sur le sol, les marmites renversées , les cases éventrées… Un spectacle de désolation…

Puis, elles s’entassèrent dans la vaste case. Quelques jeunes mères qui n’avaient pas voulu s’en séparer serraient leurs nouveau-nés contre leurs seins. La dernière à pénétrer dans le pièce était enceinte et près de son terme. Mbarka Dia ferma la porte et enflamma une torche qu’elle lança sans trembler contre un des murs de branches. Un immense brasier jaillit aussitôt. A l’intérieur de la case, les femmes enlacées, serrées les unes contre les autres, entonnèrent des berceuses et de vielles chansons qui avaient accompagné leurs activités quotidiennes.

Les chants commencèrent à ralentir …C’est alors que la future mère, affaiblie par son état, ne put résister à l’instinct qui la poussa vers la porte, qu’elle heurta violemment. Elle se précipita en sanglotant au dehors et, suffoquée par la fumée, s’effondra sur le sol sans connaissance. Celles qui vivaient encore ne bougèrent pas. Elles continuaient à chanter pour se donner du courage. Puis peu à peu, les voix s’éteignirent… Brusquement, un grand bruit domina le crépitement des flammes. C’était la charpente du toit qui s’affaissait sur les corps calcinés. Et ce fut à nouveau le silence…Un terrible silence qui accueilli les hommes bouleversés, accourus, hélas trop tard, au secours du village. Toutes les femmes de Nder avaient péri sauf une.

Les anciens racontent qu’à ce moment là de gros nuages noirs voilèrent le ciel et que tout devint obscur. Comme pour cacher l’émotion et la douleur des hommes, leurs cris de désespoir et leurs larmes.

Depuis ce jour, pour honorer la mémoire de ces héroïnes, les habitants du village de Nder observent un rite connu sous le nom de Talata Nder. Chaque année, un mardi du mois de novembre, aucune activité ne vient troubler le village. Les hommes ne vont ni aux champs, ni à la pêche, ni à la chasse. Les femmes ne lavent, ni ne pilent, ni ne cuisinent. Et pendant de longues heures, villageois et villageoises, jeunes et vieux, restent enfermés à l’intérieur de leurs habitations ? Pendant cette journée du souvenir, ils leurs consacrent des prières et rendent hommage à l’héroïque sacrifice des femmes de Nder, village du Walo, au Sénégal.

Aujourd’hui, me dit-on, ce petit village du Walo, symbole de résistance, est livré à l’abandon et à l’effacement de la nature, comme de la mémoire. Aucune commémoration ne vient plus rappeler la page d’histoire qui s’y est écrite. Nos dignes ancêtres de Nder ne mériteraient–elles pas mieux que l’indifférence après cette belle leçon d’héroïsme qu’elles nous ont laissée?

Auteur: SYLVIA SERBIN. Extrait de Divas N°11, Octobre 2000.Histoire qui s’est passée au Walo, dans l’actuelle région de Saint-Louis du Sénégal.

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