Dakar-Echo

Il était une fois, Moussa Yoro Camara: hommage à un grand monsieur du football, de la politique et des affaires

Il était une fois, Moussa Yoro Camara: hommage à un grand monsieur du football, de la politique et des affaires

Administrateur de sociétés, fidèle militant du Parti socialiste (PS) auquel il est resté attaché jusqu’à son dernier souffle, et passionné de football, le doyen Moussa Yoro Camara s’en est allé ! Il est décédé le jeudi 30 juillet dernier sous le poids de l’âge.

L’homme était un très grand Monsieur du football sénégalais. Il a notamment été un dirigeant émérite pour avoir consacré toute sa vie et sa passion sportive à la Jeanne d’Arc de Dakar, un des clubs fanions de la capitale.

Le plus vieux aussi puisque créé dans les années 1920. C’était son club de cœur et d’esprit. Moussa Yoro Camara s’identifiait à la JA mais c’était aussi un ami du journal « Le Témoin ».

Il faisait partie du cercle fermé de nos « têtes de Turc » favorites mais prenait avec humour, philosophie et bonhommie nos railleries à son endroit.

Pour souvenir, chaque semaine, dans les fameuses et insolentes « Bulles », nous racontions les frasques des éminentes personnalités civiles et militaires. Plus exactement, nous titillions les figures marquantes du Dakar de l’époque.

C’était dans les années 90 quand il faisait encore bon vivre à Dakar, lorsque la crise politique, sociale et financière
n’avait pas rendu tout le monde stressé ou arrogant. Lorsque la capitale était propre et encore un tant soit peu civilisée. Et alors que l’homme sénégalais ne s’était pas encore transformé en loup pour son prochain.

Nos « têtes de Turcs » d’alors…
A côté de son défunt camarade de parti (PS) feu Abdel Kader Sabara que nous avions surnommé « l’homme au fameux téléphone sans fil » — les portables n’existaient pas encore ! —, Cheikh Oumar Tall alias « l’islamiste le plus sympathique du Sénégal », Charles Foster alias Kakatar, le professeur Iba Der Thiam et son fameux « Livre blanc sur Collin » jamais publié, feu Pape Diop « Loge » des stades, feu Mor Khoulé du PDS alias « homme polotic », Amadou Sam Wagne alias le « courtier de UB », et tant d’autres, Moussa Yoro Camara surnommé par nos soins « l’homme qui ne fait jamais marche arrière » faisait partie des célébrités nationales de l’époque. Celles dont les petits potins passionnaient le Dakar de la belle période.

Celles, aussi, qui défrayaient régulièrement la chronique mondaine, ou tout simplement succulente, de la capitale. Le doyen, que certains appelaient aussi « Camou Margouillat », à cause de son habileté manœuvrière, était un dirigeant passionné et engagé dans la lutte pour la survie de son club, la « Jeanne d’Arc » de Dakar reléguée en troisième division (D3) pour la première fois de son histoire.

Sur le plan politique, « Grand Camou », comme nous l’appelions aussi affectueusement, était convaincu que le PS d’Ousmane Tanor Dieng reviendrait aux affaires en 2012 après le naufrage de 2000. C’était la ferme conviction qu’il avait exprimée en 2010 lors d’une interview exclusive qu’il nous avait accordée chez lui à Colobane.

Justement à propos du « Témoin », Moussa Yoro Camara disait qu’il était mieux placé que quiconque pour en parler, lui qui a eu à faire les choux gras de votre canard. à charge ou à décharge ! « Malgré tout, « Le Témoin » a toujours été objectif me concernant et s’agissant de mes affaires.

Des affaires, j’en avais puisque je suis homme d’affaires et administrateur de sociétés. Donc, il arrivait parfois que, comme tout chef d’entreprise, j’aie des contentieux mineurs avec d’autres partenaires. Et cela faisait les choux gras du « Témoin ».

Je suis également ancien membre du Comité national olympique et sportif sénégalais (Cnoss) et ex-président de la Confédération africaine de tennis de table pour la Zone 2. En ma qualité d’homme d’affaires, j’ai eu à occuper le poste de président de commission à la Chambre de Commerce de Dakar.

Actuellement, je suis un militant politique engagé dans les rangs du Parti Socialiste (PS) où je suis le secrétaire général de la 3ème coordination de Colobane-Fass-Gueule Tapée et membre du comité directeur » nous confiait le défunt Moussa Yoro Camara.

Le déclin de l’empire JA !
Dans le domaine sportif, inutile de vous rappeler que Moussa Yoro Camara était un fervent supporteur, grand dirigeant doublé d’un administrateur à la société « Jeanne d’Arc Sa de Dakar » ou « Jeanne d’Arc- Professionnel ».

Un grand club de football qui malheureusement a sombré dans les divisions inférieures du football sénégalais. Au cours de cette interview fleuve de 2010, nous avions abordé le déclin de la « Vieille dame » ainsi qu’est surnommée la JA et ses nombreux contentieux judiciaires entre dirigeants-actionnaires. Comment Moussa Yoro Camara avait-il vécu le déclin de l’empire JA ?

Avec beaucoup de regrets et de tristesse se désolait-il. « Comme vous l’imaginez sans doute, c’est un monument de 90 ans qui s’est effondré du fait que la Jeanne d’Arc a marqué les plus belles pages de l’histoire du football sénégalais. Vous savez, lorsque le président Momar Ndiaye prenait les rênes de la JA, elle avait un palmarès particulièrement élogieux.

En effet, le club avait un statut de demi-finaliste des Coupes africaines en 1974 et en 2004. Puis, la JA a été finaliste de la coupe de la CAF, ensuite demi-finaliste de la Coupe d’Afrique des vainqueurs de Coupes sans oublier la coupe de l’AOF qu’elle avait gagnée. Et voilà qu’aujourd’hui, Momar Ndiaye a fait basculer la JA dans l’enfer de la Ligue 2.

Un véritable désastre que vivent tous les supporteurs et administrateurs de la JA ! » déplorait Moussa Yoro Camara meurtri par la descente aux enfers de son club de cœur. Il est vrai que cette descente n’était qu’une suite logique de
plusieurs années d’échecs.

En effet, il fut une année où la JA a failli être reléguée en deuxième division comme on disait à l’époque. On ne sait trop comment, mais elle avait finalement réussi le miracle de se maintenir. Pour Moussa Yoro Camara, c’est le président Oumar Seck qui avait sauvé le club !

« Fort d’une prouesse administrative ou technique, Oumar Seck avait fait empêcher la descente de la JA. Aujourd’hui, c’est arrivé ! » se souvenait le défunt Moussa Yoro Camara entre autres contentieux et sacres qui ont marqué la JA.

Pour rappel, ce club évolue aujourd’hui dans les eaux boueuses de la troisième ou quatrième division. Un naufrage !

Un fidèle militant du Ps
Au moment où cette fameuse interview était réalisée, Me Abdoulaye Wade venait de boucler presque dix ans à la magistrature suprême de notre pays. Quel bilan pouvait faire Moussa Yoro Camara sur le Pape du Sopi qui
les avait largués, lui et ses camarades socialistes, dans l’opposition ?

Connu pour son fairplay et son honnêteté intellectuelle, Grand Camou avait répondu sans détours ! « Il faut le reconnaître avec beaucoup d’honnêteté politique, Me Abdoulaye Wade a réalisé de belles choses en dix ans de règne !

Son bilan est plus ou moins positif en matière d’infrastructures. Seulement, c’est sous le règne de Me Abdoulaye Wade que le Sénégal est devenu le pays le plus cher au monde où les prix des denrées de première nécessité ont triplé.

C’est ça le grand mal des Sénégalais ! C’est vraiment dommage puisque la cherté de la vie a escamoté toutes ses réalisations au point de les multiplier par zéro.

En tout cas, sur le plan économico-social, et relativement à la hausse des prix, le président de la République n’a pas été bien conseillé sinon il n’aurait pas laissé les industriels et commerçants se frotter les mains en pratiquant la spéculation au détriment des pauvres citoyens » dénonçait « Camou Margouillat ».

Et la candidature de Me Wade pour la présidentielle de 2012 ? Pensait-il qu’il devrait se présenter pour un troisième mandat ? « Écoutez ! Je ne dis pas que Me Wade n’a pas bien travaillé d’autant que ses travaux sont visibles et palpables.

Seulement, il a un seul handicap : c’est l’âge ! à son âge, il ne doit pas briguer un troisième mandat. C’est une question de principe social. Et trop de règne, tue le règne ! » soutenait avec verve « l’hommequi-ne-fait-jamais-marche-arrière » qui était aussi connu pour son bagout et sa gouaille.

Pour preuve, l’homme était aussi le PDG de Sénégal Entreprises, une boîte spécialisée dans le vidange de fosses septiques et qui gagnait beaucoup d’argent. A ses adversaires, il aimait dire ceci : tant que les Dakarois iront aux chiottes, mes affaires prospèreront… »

C’était ça Moussa Yoro Camara ! Notre interlocuteur souhaitait-il le retour aux affaires de son parti, le PS d’Ousmane Tanor Dieng?

« Nous sommes confiants et optimistes dès lors que nous avons le parti le plus structuré au Sénégal. Aujourd’hui, le PS reste et demeure le seul parti politique qui regorge d’autant de cadres et de jeunes cadres dans tous les domaines d’activités. Et nous y parviendrons du fait que le PS est un patrimoine politique national » déclarait, l’optimisme en bandoulière, Moussa Yoro Camara qui se félicitait du fait que feu Ousmane Tanor Dieng avait changé le visage du PS. «

On vient de constater que c’est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ! à l’époque, il n’était pas donné à n’importe qui de travailler avec le président Léopold Sédar Senghor, puis avec Abdou Diouf au point de devenir la cheville ouvrière de la présidence de la République (… ) Il est un véritable homme d’Etat. De par sa compétence et sa gestion des affaires de l’Etat, Ousmane Tanor Dieng ne pouvait qu’être le N° 2 du président Diouf.

Cette position lui avait valu des tiraillements politiques avec Djibo Ka (Ndlr : Paix en son âme) et autres Moustapha Niass. Et comme dans toute structure politique à la dimension du Ps, il existe des moments où certains claquent la porte (…). Il a mûri dans le management du parti et dans la gestion des militants parce qu’il a vécu deux changements et cumulé deux expériences : quitter le pouvoir et rejoindre l’opposition (…)

Mieux, il part régulièrement à la rencontre des gens pour les écouter, expliquer, donner des réponses aux vraies questions que se posent les Sénégalais sur les problèmes du logement, du pouvoir d’achat, de l’avenir de l’école, du monde rural etc… Bref, il y a une grande différence entre le Ousmane Tanor Dieng du pouvoir et le Ousmane Tanor Dieng de l’opposition. Et tant mieux pour le Sénégal de demain… » s’enthousiasmait le célèbre résident de Colobane en face du fameux cinéma Lux.

Tonton « Camou Margouillat » !
Pourquoi le surnom « Camou Margouillat » ? Sur cette question, notre interlocuteur avait rigolé avant de répondre en ces termes : « Tu sais, aux temps de la grande Jeanne d’Arc de Dakar, je ne ratais jamais les entraînements. Et quand un joueur faisait une bourde ou une maladresse devant les buts, je lui criais dessus en ces termes « Espèce de Margouillat ! ». J’aimais tellement cette expression pour corriger ou discipliner mes joueurs que les gens avaient fini par m’appeler « Camou Margouillat » ou « Tonton Margouillat ».

Vraiment, c’est avec beaucoup de plaisir et de nostalgie que je me souviens de l’origine de mon surnom » avait-il positivé en guise d’anecdote tout en magnifiant la liberté de presse d’aujourd’hui. « Vous savez, il n’y a pas de démocratie sans liberté de la presse.

Et si, aujourd’hui, la presse a acquis une certaine liberté, elle le doit à des journalistes courageux et talentueux comme les Babacar Touré de Sud Quotidien, Abdoulaye Ndiaga Sylla, Boubacar Diop Promotion, Mamadou Oumar Ndiaye Sopi (notre actuel dirpub), feu Elimane Babacar Faye Elbaf et Mame Less Camara.

Armés de leurs plumes, ils ont courageusement lutté pour la liberté de presse au point de pousser le régime de Senghor et Diouf à céder et à leur concéder des espaces de liberté. Ces journalistes ont combattu le régime d’Abdou Diouf dans tous les sens. Le combat qu’ils menaient portait les aspirations de tout un peuple qui réclamait le changement et rien que le changement ou « Sopi ».

Dans cette génération de journalistes, c’est Mamadou Oumar Ndiaye qui m’a beaucoup marqué. Sous la bannière du journal « Sopi » de Me Abdoulaye Wade, Mamadou Oumar Ndiaye faisait des commentaires et éditoriaux incendiaires contre le régime d’Abdou Diouf. Il était très lu du fait qu’il travaillait dans un journal comme « Takussan » et dirigeait un organe comme « Sopi », des publications qui se vendaient comme des petits pains. Il n’était pas donné à tout journaliste à l’époque d’attaquer le régime de Senghor et de Diouf reposant sur de puissants services de renseignements dirigés par Jean Collin.

D’ailleurs, je me souviens que les coupures d’articles de Sopi signés par Mamadou Oumar Ndiaye, Cheikh Kouressy Ba etc. faisaient l’objet de grands débats à la présidence de la République ou au niveau du Comité central du PS en présence d’Abdou Diouf » se souvenait Moussa Yoro Camara lors d’une interview qu’il avait accordée au Témoin-Hebdo en 2010.

Pour avoir marqué son époque au niveau du football sénégalais et accompli sa mission à la tête de la JA, Moussa Yoro Camara est parti à jamais ! C’était un grand dirigeant, une personnalité du football sénégalais, quelqu’un de très humain, très généreux. Et très accessible pour les causes notables et citoyennes.

Son humanité, son authenticité et sa générosité ont fait de Moussa Yoro Camara un être exceptionnel. Un homme aux qualités multidimensionnelles.

Derrière sa personnalité sportive incomparable se cachait un homme d’une grande sensibilité.

Pape Ndiaye

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