Dakar-Echo

Héritage culturel du Sénégal, de Senghor à Macky: entre déconstruction et décadence

monument_renaissance_africaineLe Président Léopold Sédar Senghor avait misé sur la culture comme levier de développement, pour promouvoir le Sénégal à l’international.

Durant son magistère, d’août 1960 à décembre 1981, il a initié une politique culturelle qui ne sera malheureusement pas poursuivie par ses successeurs, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall. Le rayonnement culturel des années senghoriennes s’est plutôt mué en une grande campagne de déconstruction et de décadence. L’anniversaire de son décès est un prétexte pour Sud Quotidien d’analyser ce qui reste de cet héritage culturel.

«La culture est au début et à la fin du développement ». C’est la fameuse phrase qui résumait l’ambition culturelle de Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal indépendant, de 1960 à 1981. En effet, le Président Senghor « avait bien placé la culture au cœur du processus du développement » pour permettre au Sénégal de se positionner en Afrique et dans le monde.

Pour matérialiser sa vision culturelle, il « avait d’abord réalisé des infrastructures culturelles telles que le monument de la place de l’Obélisque, le théâtre national Daniel Sorano inauguré en 1965, le CICES de Dakar qui a des contours de pyramides et qui accueille de grandes conférences, mais également le Conservatoire, l’Ecole nationale de Dakar pour la formation d’artistes plasticiens, de professeurs de musique, de professeurs de dramaturgie, d’animateurs culturels et d’artistes de manière générale. Sans oublier évidemment les manufactures des arts décoratifs de Thiès », nous rappelle le journaliste culturel Alassane Cissé.

Avec Senghor, le Sénégal produisait des cartes postales inspirées des travaux des artistes plasticiens, mais aussi des tapisseries faites par les manufactures des arts décoratifs de Thiès. « Une grande tapisserie des manufactures des arts décoratifs de Thiès trône encore sur les murs des Nations-Unies à New York », renseigne Alassane Cissé.

Avant de rappeler également que « ces tapisseries sont très connues au Japon ». Ibrahima Sylla, professeur de Sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, a constaté pour sa part et regretté qu’aujourd’hui, on ait « limité la culture à ses aspects les plus folkloriques et les plus festifs », alors que pour lui, « la culture peut être un vecteur de développement comme l’avait compris Senghor mais que ses successeurs n’ont pas suivi de fait».

DIPLOMATIE CULTURELLE
Le Président Senghor, par sa politique culturelle, avait aussi réussi à définir un contenu approprié au Théâtre national Daniel Sorano en y proposant trois entités : le ballet national La Linguère, l’ensemble lyrique traditionnel, et la troupe d’arts dramatiques.

Le président Senghor avait beaucoup contribué à la promotion des artistes de talent de l’époque, tels les Ibou Diouf, Mbaye Diop et Younouss Sèye. D’ailleurs, quand il se déplaçait à l’extérieur du Sénégal, à l’occasion de ses visites officielles, il se faisait devancer par l’ensemble lyrique traditionnel et les plasticiens qui présentaient des expositions dans le pays visité.

C’est tout le contenu de « la diplomatie culturelle de Senghor », comme le dit le journaliste culturel Baba Diop. Pour dire que les artistes faisaient le tour du monde avec l’ancien chef de l’Etat.

Le Président Senghor, en collaboration avec Alioune Diop, avait été aussi à l’origine du premier Festival des Arts nègres en 1966. Ce qui permettait au Sénégal de se positionner au plan international. Le premier Festival des Arts nègres était une plateforme pour l’affirmation de la civilisation nègre.

Senghor en tant que fervent défenseur du courant de pensée appelé « négritude » voulait démontrer à la face du monde que les nègres avaient bel et bien participé à la Civilisation de l’Universel.

Senghor avait aussi introduit la politique du 1% pour les œuvres d’art, pour la décoration des édifices publics, les différentes directions et les ministères. Malheureusement, cette loi et celle sur le mécénat sont tombées en désuétude au temps du président Abdou Diouf.

LA DESENGHORISATION
Le président Abdou Diouf qui a succédé à Senghor est tombé sous le coup des ajustements structurels pour « faire moins d’Etat et mieux d’Etat », c’est-à-dire en asphyxiant financièrement la promotion de la culture.

Les Centres départementaux d’éducation populaire et sportive (Cdeps) dont le rôle était de promouvoir la culture à l’époque de Senghor sont laissés à eux-mêmes pour finalement mourir de leur belle mort. Les salles de cinéma sont privatisées et transformées en centres commerciaux.

Mais cette situation a permis aux artistes de compter sur leurs propres forces, de se prendre en charge et de s’imposer. Il y avait toute une politique de « déconstruction » de l’œuvre globale de Senghor pour permettre à Abdou Diouf de marquer son empreinte et de se démarquer pour « exister » politiquement.

Abdoulaye Wade, qui avait des accointances intellectuelles avec le président Senghor et qui voulait rivaliser avec lui, a érigé le Grand théâtre national pour « effacer » le Théâtre national Daniel Sorano.

Quand Senghor avait son monument de la place de l’Obélisque, Abdoulaye Wade a tout fait pour ériger son monument de la Renaissance africaine qui est une infrastructure culturelle, et non un monument de contemplation. Des concerts, des expositions, des défilés de mode et des rencontres intellectuelles y sont accueillis.

LES CONTRIBUTIONS DE WADE ET DE MACKY
Le président Abdoulaye Wade a aussi joué sa partition dans la culture. Il a augmenté le Fonds d’aide à l’édition, en le portant de 60 à 600 millions FCFA. Il a également porté le Fonds d’aide au développement de la culture et des artistes, de 100 à 510 millions FCFA.

Au plan infrastructurel, le président Wade a construit la Place du Souvenir africain, la porte du Millénaire et la Promenade des Lions. Le Président Macky Sall, élu en 2012 pour succéder à Abdoulaye Wade, a construit son Centre international de conférence Abdou Diouf à Diamniadio, à l’occasion du 15e sommet de la Francophonie qui s’est tenue à Dakar, du 29 au 30 septembre dernier.

Pour aménager ce nouveau centre, le président Macky Sall a sollicité des œuvres d’artistes sénégalais, même si ceux-ci n’ont pas été payés immédiatement à l’ouvrage. Dans le cadre de la politique du Plan Sénégal émergent (Pse), le président Macky Sall a donné des orientations pour une création de synergies qui puissent faire considérer la culture comme un vecteur de développement par le soutien des entreprises culturelles. D’ailleurs c’est pour cette raison que des rencontres avec les entreprises culturelles étaient initiées dans le cadre de la francophonie.

ABSENCE D’UNE POLITIQUE CULTURELLE
« On n’a pas de véritable politique culturelle au Sénégal », a constaté Ibrahima Sylla, professeur de Sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. « Aujourd’hui, il n’y a plus de cinéma, plus de véritables salles de théâtre, plus de centres susceptibles d’aider les jeunes à faire des exercices, des ateliers d’arts plastiques.

C’est dommage mais il y a encore toute une politique à investir dans ce domaine-là pour pouvoir permettre à des jeunes de trouver des créneaux », fait-il remarquer. Et pourtant, estime-t-il, « la culture est un secteur qui peut créer des emplois et aider notre pays à rayonner dans le monde ».

A son avis, « il faut nécessairement un coup de pouce des autorités, une volonté politique susceptible d’aider les jeunes à exprimer leurs talents ». Pour exemple, il cite les Etats-Unis d’Amérique qui doivent leur rayonnement en grande partie à leur culture, avec la création « d’emplois » et de « valeurs ajoutées » dans les industries culturelles.

Dans une autre mesure, la portion qui est dévolue à la culture est « incongrue », « moins de 1% du budget national alloué à la culture alors que la culture est un domaine de souveraineté nationale qui est capital », selon Alassane Cissé.

Chérif FAYE

Jean Louis Verdier- Bloggeur- Rédacteur en chef Digital -Paris
E-mail: dakarecho@gmail.com Tél (+00) 33 7 51 10 29 13

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