Dakar-Echo

Germaine Acogny, elle fait danser le continent

germaine_acognyVéritable pionnière dans la diffusion de la danse africaine à travers le monde, Germaine Acogny revient sur son parcours de vie peu commun.

Chaque matin, au village de Toubab Dialaw, à 50 kilomètres de Dakar, où elle a implanté son école des Sables, Germaine Acogny commence par une méditation face à la mer. Puis elle délie son corps de danseuse septuagénaire sur un court solo qu’une de ses anciennes élèves, Gassira Diagne, a créé pour elle.

Ce « Solo prière » rend hommage à Maurice Béjart, le chorégraphe français auquel son parcours est indissociablement lié. « Tu es la fille noire que j’aurais pu avoir si j’avais eu des enfants », m’a-t-il dit un jour, lui qui avait un quart de sang sénégalais « , précise la danseuse franco-sénégalaise.

Qui est donc cette « fille noire » devenue la « Maman Germaine » de tant de danseurs, une des pionnières de la danse africaine des temps modernes ? Née au Bénin le jour de la Pentecôte 1944, Germaine, Salimata, Marie, Pentecôte est la fille d’une institutrice et du premier administrateur des colonies venus s’installer au Sénégal alors qu’elle n’avait que 4 ans.

Sa formation de professeur d’éducation physique et sportive à Dakar se poursuit à Paris, où, en 1962, elle découvre la danse classique à l’école Simon-Siegel, dont elle est la seule élève noire. » Elle n’existe plus, mais j’aimerais que vous évoquiez le nom de Marguerite Lamotte, qui m’a tout appris en matière de discipline », se remémore-t-elle. De retour au Sénégal, sa vie personnelle est bouleversée.

« Monsieur m’a annoncé qu’il voulait être polygame : officier de gendarmerie, mon mari a été promu lieutenant, ce qui signifiait pour lui avoir deux femmes ! C’est là que j’ai décidé de le quitter. » Elle raconte sa vie avec la sagesse pleine d’humour de celle qui s’est constamment battue. Divorcée, elle élève seule ses deux enfants, qu’elle place dans les meilleures écoles. « Je les ai mis en pension en leur expliquant qu’il fallait qu’ils travaillent bien, que maman voulait faire de la danse et que, si j’étais bien, eux le seraient aussi. »

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Stages internationaux
Elle ouvre un studio en 1968 à Dakar. Germaine Acogny est la première femme à danser un solo au théâtre Daniel-Sorano, sur le poème de Léopold Sédar Senghor Femme noire. Elle ne tarde pas à rencontrer le poète-président, qui la présente à Béjart.

L’équivalent de l’école Mudra de Bruxelles va ouvrir à Dakar. De 1977 à 1982, elle dirige Mudra Afrique et recrute des danseurs africains pour un apprentissage mêlant la tradition et les moyens d’expression de la modernité. Quand, faute de subventions, Mudra Afrique ferme ses portes en 1982, Germaine a déjà publié Danse africaine, qui lui vaut de rencontrer son second mari : « Je suivais Maurice Béjart à Aix-en-Provence, où il organisait des stages internationaux.

À la sortie allemande de mon livre, j’avais reçu une lettre d’un certain Helmut Vogt, qui voulait ouvrir un centre de danse à Francfort et faire connaître la danse africaine. Je lui ai donné rendez-vous à Aix, je l’ai trouvé plutôt pas mal et j’ai décidé, sans qu’il le sache, le pauvre, qu’il serait mon mari. Je l’ai dragué, quoi. »

Trente ans plus tard, il ne semble pas s’en plaindre. « Le couple mixte est une leçon d’entraide, de respect et de solidarité. Quand le Nordet le Sud s’unissent, ils peuvent faire des choses merveilleuses. »

Retour progressif au Sénégal, après vingt-cinq ans d' »exil ». À Fanghoumé, petit village de Casamance, où elle connaissait un guérisseur qui l’avait sauvée d’une mauvaise période en la remettant en contact avec la nature, Germaine organise ses premiers stages de danse africaine pour les Occidentaux.

Quand la région connaît des troubles, les formations se poursuivent à Toubab Dialaw, où l’artiste haïtien Gérard Chenet a construit un espace culturel et l’a invitée à le rejoindre. Quelques kilomètres plus bas, face à la lagune, elle découvre avec son mari le lieu où bâtir la maison de leur retraite.

Mais le couple voit plus grand et achète un terrain pour construire le centre d’où rayonne encore la danse africaine aujourd’hui : l’école des Sables. En janvier 1996, la première pierre en est posée, bénie par les prières musulmane, chrétienne et animiste, et celles des amis du monde entier que Germaine Acogny invite par la pensée ce jour-là.

Métissage culturel
En 2004, les bâtiments, en accord parfait avec la nature, sont prêts, et depuis dix ans des danseurs africains puis d’ailleurs suivent ici la technique que la chorégraphe décrit comme le fruit d’un métissage culturel. « J’ai l’instinct béninois et le geste sénégalais. Au Bénin, on danse avec la colonne vertébrale, au Sénégal, on danse avec les jambes. J’ai fait la synthèse de la danse de forêt et de la danse du Sahel. »

Des générations de « sablistes » décrivent ce lieu comme une école du vivre-ensemble, dialogue avec le cosmos, respect de l’autre et de sa culture. Patrick Acogny en a pris la direction artistique, laissant à sa mère le temps pour l’enseignement et pour ses créations. Le chorégraphe Olivier Dubois lui a écrit le chapitre 2 de sa collection des « Sacres » en mémoire de Béjart : Mon élue noire (à Paris en avril, au 104).

Danser, mais jusqu’à quand ? « Mon corps, c’est ma plume. Tant que je pourrai m’en servir, je continuerai. Je compte sur mes enfants, Patrick et Ghislaine – ma fille est formidable, elle est traductrice aux Nations unies -, pour m’éviter le ridicule. Et, si l’occasion se présente, j’aimerais faire du cinéma. »

En attendant, le sable de Toubab Dialaw accueillera ses prochains pas pour une création autour de la femme, d’Afrique et d’ailleurs.

Avec Afrique Le Point

Jean Louis Verdier – Rédacteur en Chef Digital – Paris- Dubaï – China
dakarecho@gmail.com – Tél (+00) 33 6 17 86 36 34

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