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Fin de l’arrimage du Franc Suisse à l’Euro et si le F CFA faisait pareil ?

cfa_euroLa Banque nationale suisse a pris tout le monde par surprise jeudi en laissant filer la monnaie nationale. Une décision aux conséquences bien concrètes.

Le monde de la finance a les yeux rivés sur la Suisse depuis jeudi et la décision de la banque nationale suisse de ne plus arrimer le franc suisse sur l’euro. Place boursières dans le rouge, déclaration publique de la patronne du FMI, etc. : les réactions sont à la hauteur de la surprise. Mais, comme souvent, une telle rupture ne fait pas que des perdants et profite aussi à certains.

Les gagnants
Les transfrontaliers qui travaillent en Suisse. Toutes les personnes qui travaillent en Suisse mais résident à l’extérieur de ses frontières sont les premiers gagnants car s’ils sont payés en francs suisses (CHF), ils vivent et paient en euros. Et comme le franc suisse vaut désormais plus d’euros qu’auparavant (1 CHF vaut désormais 0,96 €, contre 0,83 € auparavant), ils ont vu leur pouvoir d’achat bondir de plus 20% en moins de 24 heures.

Les quelques 140.000 Français concernés ont donc le sourire mais cette bonne nouvelle pourrait avoir des conséquences néfastes à moyen et long termes : si l’économie suisse, très exportatrice, ralentit à cause de l’envol soudain du CHF, c’est l’activité qui risque de ralentir et de se traduire par des destructions d’emplois… dont les transfrontaliers pourraient bien être les premières victimes.

Les consommateurs suisses. Pour ces derniers, rien ne va changer en ce qui concerne les biens produits en Suisse. Mais les biens importés de l’étranger vont, eux, voir leur prix baisser : le consommateur suisse devrait donc gagner en pouvoir d’achat. Et encore plus les Suisses qui ont pris l’habitude de faire leurs courses en France, où les prix sont moins élevés.

Les perdants
Les entreprises suisses qui exportent. Les entrepreneurs suisses n’ont pas caché leur agacement après la décision de la banque nationale suisse que personne n’avait anticipé. Et pour cause : une bonne partie des sociétés helvétiques réalisent la majeure partie de leur chiffre d’affaires à l’exportation, ce qui est encore plus vrai pour les marques de luxe, comme dans l’horlogerie. Or un franc suisse plus fort, ce sont des prix en devises étrangères plus élevées. Et le risque de voir les ventes reculer.

Les consommateurs qui achètent suisse. Comme expliqué précédemment, si les prix des produits fabriqués en Suisse augmentent, les consommateurs risquent de s’en détourner. Et s’ils veulent rester fidèle au Made in Schweiz, il faudra en payer le prix, en l’occurrence 30% plus cher qu’auparavant.

Les personnes qui ont contracté un emprunt en CHF. Cette situation concerne de moins en moins les emprunteurs français, vaccinés après l’expérience de 2008/2009, lorsque les emprunts libellés en CHF sont devenus des prêts quasi toxiques. Certaines collectivités françaises n’ayant pas encore renégocié leurs prêts libellés en CHF risquent néanmoins d’avoir le vertige en voyant leur taux d’intérêt bondir.

Dans d’autres pays, il est toujours fréquent de contracter des emprunts libellés dans la monnaie helvétique pour obtenir de meilleurs taux. Or, après l’envol du CHF, celui qui devait rembourser 100 se retrouve à devoir rembourser 120, voire plus selon le cours de sa monnaie. C’est notamment le cas en Croatie, en Pologne ou encore en Hongrie, même si ce pays a mis en place un système pour se prémunir contre ce genre d’incident.

Les courtiers et les boursicoteurs. Dans le secteur de la finance et de l’assurance, la décision surprise de la banque nationale suisse a aussi fait des victimes. Et notamment chez les courtiers spécialisés dans les opérations de change : les entreprises qui proposent de spéculer sur l’évolution des devises ont perdu des plumes, dont la société FXCM.

Tout comme les particuliers qui ont voulu s’amuser à faire du trading sur les devises et utilisant les effets de levier : ces derniers ont probablement presque tout perdu.

En outre, les assureurs font aussi la grimace : certaines entreprises qui opèrent dans plusieurs pays et avec des monnaies différentes prennent des assurances pour éviter de tels accidents. Or, comme un tel accident vient de survenir, certaines compagnies d’assurance vont devoir sortir leur chéquier.

Les touristes en Suisse. C’est plus anecdotique, mais les touristes qui se rendent en Suisse risquent de voir s’envoler la note, qui était pourtant déjà salée en raison du niveau de vie suisse. Pas idéal en pleine période de sports d’hiver.

Faut-il rompre avec la parité fixe entre le franc CFA et l’Euro ?
Les économistes Sanou Mbaye et Lionel Zinsou se sont exprimés. L’arrimage du franc CFA, la monnaie commune de 14 pays africains, à l’Euro est, une nouvelle fois, au centre des débats en ces temps de crise internationale.

Selon plusieurs experts, le dollar devrait rester bas par rapport à l’Euro, et les exportations des pays de la zone franc dont la monnaie est fixée à celle de l’Europe pourraient en souffrir. Des inquiétudes naissent au sein de cette zone.

Deux courants de pensée émergent du débat sur la parité fixe entre le franc CFA et l’Euro. Le premier, auquel appartient Lionel Zinsou, économiste et banquier franco-béninois, défend cette parité qui, d’après lui, permet aux pays de la zone CFA de posséder une monnaie stable. Les deux tiers des exportations des pays de cette zone sont tournés vers l’Europe.

Ces derniers doivent donc avoir « la monnaie de leur commerce extérieur », estiment les partisans de cette école. Face à eux, des banquiers et des économistes qui jugent illogique l’existence d’un taux fixe entre les deux devises. Pour eux, l’arrimage du franc CFA à l’Euro est responsable du déficit chronique de la balance commerciale des pays de la zone CFA. Sanou Mbaye, ancien fonctionnaire de la Banque africaine de développement (BAD) appartient à ce courant de pensées.

La parité fixe : « une aberration »
Sanou Mbaye, ancien haut fonctionnaire sénégalais de la Banque africaine de développement et auteur de L’Afrique au secours de l’Afrique

La politique du taux de change fixe adoptée par les pays de la zone franc est une aberration. L’appréciation de l’euro par rapport au dollar a été, depuis plusieurs années, préjudiciable aux économies de ces pays.

De janvier 1999 à mai 2008, l’euro est passé de 1,17 à 1,59 dollar, ce qui signifie que le franc CFA, monnaie des économies jugées parmi les plus indigentes du monde, s’apprécie par rapport au billet vert.

Cela ne manque pas de poser problème, car les prix des principaux produits d’exportation de la zone comme le café, le cacao et le coton sont libellés en dollars, tandis que ceux de leurs plus gros volumes d’importation le sont en euros.

Ainsi, se faire payer ses exportations en monnaie faible et régler ses importations en monnaie forte ne peut que donner des balances commerciales chroniquement déficitaires. De surcroit, la convertibilité du franc CFA et le régime de contrôle du mouvement des capitaux mis en place par la France en 1993 favorisent une fuite massive des capitaux en direction de l’Hexagone.

Cette hémorragie est une des principales causes structurelles de la pauvreté dans les pays de la zone franc.

De plus, en l’absence d’un gouvernement économique européen et de l’adoption par les pays européens de politiques de relance communes face à la crise mondiale, le scénario d’une désintégration de la monnaie européenne, avec des conséquences désastreuses pour les pays de la zone franc, n’est plus à exclure.

Lionel Zinzou « Il faut avoir la monnaie de son commerce extérieur »
Certains banquiers et certains fonctionnaires du Fonds Monétaire International (Fmi) pensent qu’il faut rompre avec la parité fixe du franc CFA avec l’Euro. Ces personnes pensent que les pays de cette zone seraient plus compétitifs en ayant une monnaie plus faible. Mais plusieurs gouvernements sont farouchement opposés à mettre fin à l’arrimage du franc CFA à l’Euro. En ce qui me concerne, je défends cette parité fixe entre le franc CFA et l’Euro.

D’abord parce que cela permet à nos pays d’avoir une monnaie stable. Ensuite parce que nos économies importent autant qu’elles exportent. Une monnaie forte leur permet d’importer relativement moins cher. Les importations dans les pays de la zone Franc sont obligatoires et concernent essentiellement des denrées alimentaires ou des hydrocarbures ou des biens manufacturés.

Si ces économies optent pour une monnaie faible, leurs importations coûteront encore plus cher. Il faut aussi noter que pour exporter, il faut d’abord importer certains intrants. Autre chose : les échanges des pays de la zone CFA sont très majoritairement tournés vers l’Union européenne. Je pense qu’il faut avoir la monnaie de son commerce extérieur. Personnellement, je suis fermement opposé à un taux de change flottant.

Du franc des Colonies Françaises d’Afrique au franc de la Communauté Financière Africaine
Le Franc CFA a été crée le 26 décembre 1945. La France avait ratifié, ce jour-là, les accords de Bretton Woods et procédé à la première déclaration de parité auprès du Fonds Monétaire International (FMI). Le franc CFA signifiait alors le « franc des Colonies Françaises d’Afrique ».

En 1958, il devient « franc de la Communauté Française d’Afrique ». Mais cette définition a changé plus tard pour devenir « franc de la Communauté Financière Africaine » pour les pays membres de l’UEMOA [1], et « franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale » pour les pays membres de la CEMAC [2].

Lire aussi :

– Lionel Zinsou : « aucun instrument ne doit être refusé à l’Afrique face à la crise mondiale »
– La dévaluation du franc CFA a dix ans
– L’Afrique de l’Ouest se met à l’heure euro

[1] Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo

[2] Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale et Tchad

Jean Louis Verdier – Rédacteur en Chef Digital – Paris- Dubaï – China
dakarecho@gmail.com – Tél (+00) 33 6 17 86 36 34

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