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Alpha Touré, l’ouragan bleu : L’intellectuel du football sénégalais perd son dernier match

Alpha Touré, l’ouragan bleu : L’intellectuel du football sénégalais perd son dernier match

Mathématicien de formation, Alpha Touré qui vient de nous quitter analysait le football comme une équation qu’il résolvait avec la finesse et la simplicité qui le caractérisaient. Orfèvre du dribble déroutant et efficace, Alpha était un avant-centre de rupture et d’anticipation, alliant vision de jeu et efficacité dans la surface de vérité comme nul autre pareil.

Le samedi 7 juillet 2018, ce jour assassin, signait le sommeil éternel d’un des plus talentueux footballeurs que le Sénégal ait jamais connus. Il s’agit d’Alpha Touré, brillant avant-centre de la Jeanne d’Arc des années 60 -70 et de l’équipe nationale.

Au sortir des rangs de l’Asfa, en 1969, où je côtoyais de fantastiques joueurs, tels que feu Mamadou Samassa, feu Al Demba Ndiaye, feu Gorgui Diarra, feu Daubry et Ibrahima Coulibaly, le plus grand buteur de tous les temps du championnat sénégalais, je rejoignis l’équipe de la Jeanne d’Arc en 1969.

Ce qui m’amène à parler de celui qui vient de nous quitter, à savoir feu Alpha Touré, c’est que certains supporters de la Ja voyaient entre nous une concurrence naturelle. C’est là où je découvris les qualités humaines du footballeur en dehors de ses qualités sportives.

Il m’accueillit les bras ouverts avec les conseils du grand El Hadji Malick Sy Souris et du merveilleux entraineur Lamine Ndiaye. Notre premier match contre le Foyer de Casamance, à Ziguinchor, s’est soldé par un match nul (1-1), but d’Alpha Touré sur service d’Aly Bèye comme il m’appelait amicalement.

A l’occasion de ce match, non seulement Alpha me félicita de l’intégration réussie, mais il me tint un discours que je n’oublierai jamais.

« Aly, n’accepte jamais qu’on nous mette en mal. Tu as tes qualités et j’ai les miennes. Nous sommes faits pour nous entendre, car il faut toujours être au service de la Jeanne d’Arc ».

Le second match, qui a eu lieu à Saint-Louis contre le Guété football club de feu Collo Diakhaté, fut une rencontre capitale émaillé d’incidents.

L’attaque de la Ja était composée de Fara Gomis, Mamadou Diop, Alpha Touré et moi-même. Ousmane Faye et Moussa Niang étaient les hommes du milieu.

L’équipe était complète avec feu Moustapha Dieng, feu Amady Thiam « Thiapé »…C’est l’incomparable Golbert Diagne qui fit le reportage de ce match avec l’éloquence et le professionnalisme qui le caractérisent.

Ce match, entrecoupé de graves incidents, provoqua ma blessure avec une rupture des ligaments externes et internes.

Deux jours après, je fus interné à l’hôpital Principal de Dakar. La première visite était celle d’Alpha Touré accompagné de Moustapha Dieng. Je ne peux compter le nombre de visites d’Alpha Touré en 3 mois d’hospitalisation. Je découvris, en ces moments de découragement et de déception, les qualités exceptionnelles d’Alpha qui, en dehors des terrains, était aussi un grand monsieur, un gentleman dans la vie de tous les jours.

L’élégance d’Alpha Touré se manifestait à tous les instants, sur un terrain de football comme dans la vie.

Je ne peux oublier l’attention particulière d’Alioune Ndiaye « cheval fou », Boy Dakar et plus tard, celle de Thio-thio et Nguiro. Alpha était bien un buteur inné dans les surfaces de réparation pour ne pas dire de vérité.

En lui rendant hommage à l’occasion de son décès, le maitre Abdoulaye Diaw, micro d’or de notre football, a comparé Alpha à l’international français Mbappé. Il a tellement vu juste.

J’ajouterai simplement que feu Alpha était plus complet, plus efficace, plus direct et surtout, il était dépouillé de déchets et de clichés qui gangrènent notre football.

Alpha était un avant-centre total, doté d’une vitesse de balle au pied incomparable et d’un sens du but exceptionnel. Je le comparerai volontairement à Tostão, la bombe brésilienne de Cruzeros de Belo Horizonte. Le seul regret, c’est de ne pas avoir joué longtemps avec lui. Cela nous aurait permis de partager le doublé de 1969.

Il était souvent à l’Association des écrivains du Sénégal, toujours en compagnie de Boy Dakar, Chitta, Cheval fou, Thio-thio, Cheikh Thioune, Demba Thioye, etc., en guise de reconnaissance et de loyauté et surtout d’amitié.

Voilà ce qu’Alpha Touré écrivait dans l’ouvrage qui m’était consacré et titré « Sur les traces de Alioune Badara BEYE » :

« Toutes les qualités d’un footballeur hors pair étaient réunies chez le président des écrivains du Sénégal, Alioune Badara Bèye, mais Dieu en a décidé autrement.

Alioune Badara Bèye est de notre génération, celle d’Alpha Touré, ancien capitaine de la Jeanne d’Arc de Dakar et de l’équipe nationale du Sénégal, meilleur buteur du Cap-Vert en 1968, de Fara Gomis, un ailier aux qualités techniques inégalables, de Mamadou Diop, Alioune Ndiaye, Kotti Koné dit « Camou », Moustapha Dieng, Amady Thiam, tous les internationaux de la grande époque où la Jeanne d’Arc était la plus prestigieuse équipe du Sénégal : championne du Cap-Vert en 1968, championne du Sénégal en 1969 et détentrice de la Coupe du Sénégal à la même année, demi-finaliste de la Coupe d’Afrique des clubs champions. Alioune était dans cet effectif et cela suffit pour deviner les qualités de ce grand monsieur qui aurait pu inscrire son nom dans les annales du football sénégalais.

Toutes les qualités d’un footballeur de notre temps étaient réunies chez Alioune Badara Bèye, l’intelligence de jeu et le fair-play.

Alioune maniait le ballon comme il le fait avec sa plume dans ses écrits. C’était un poète du ballon rond.

Hélas, c’est lors d’un match de championnat du Sénégal à Saint-Louis, entre la Jeanne d’Arc et Gaieté club de la même ville, qu’Alioune quitta les terrains à la suite d’une blessure au genou qui a écourté sa carrière de footballeur.

Homme généreux, très serviable et d’une grande humilité, Alioune Badara Bèye ne regrette cependant rien, car Dieu l’a fait homme d’une très grande notoriété.

Alioune, toute notre amitié vous accompagne ». Cela suffit amplement pour témoigner l’estime et l’admiration qu’Alpha me portait.

Alpha Touré était un ouragan qui déversait ses cuvettes de tirs, de dribbles et de feintes dans toutes les surfaces de vérité. Il était aussi un éducateur hors pair ; ce qui facilitait surtout son statut de leader.

En guise d’amitié, il fit de moi le parrain de deux éditions de son école de football : « Domingo Mendy ». Ces trophées qu’il m’a offerts à ces occasions garniront pour toujours ma bibliothèque.

Je me devais de faire ce témoignage à l’endroit d’un co-équipier et d’un ami qui a su tisser, à travers les âges, les qualités qui caractérisent le sportif et qui font de lui un être spécial.

Adieu Alpha Touré

Adieu l’ouragan bleu qui a signé sur tous les terrains du Sénégal et de l’Afrique les belles victoires de la Ja et de l’équipe nationale qui garderont, dans les limbes de l’histoire, les prouesses inoubliables d’un avant-centre hors du commun dont le souvenir impérissable marquera les générations présentes et à venir.

Que la terre de Yoff lui réserve le paradis le plus illuminé dans les jardins sur pilotis des existences sans souffle.

Amen.

Par Alioune Badara BEYE  – Ancien footballeur de la Ja et de l’Asfa

Jean Louis Verdier – Rédacteur en Chef Digital – Paris- Dubaï – China
dakarecho@gmail.com – Tél (+00) 33 6 17 86 36 34

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