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35,9% de réussite au baccalauréat 2018 au Sénégal: l’échec scolaire sous toutes ses formes

35,9% de réussite au baccalauréat 2018 au Sénégal: l’échec scolaire sous toutes ses formes

Si les aspirations aux bons résultats dans les examens nationaux grandissent, du fait des milliards investis par l’Etat du Sénégal, force est de constater que ces résultats ne sont pas toujours au rendez-vous.

C’est le cas notamment les examens du Baccalauréat et du Brevet de Fin d’études moyennes (Befm), pour l’année académique 2017/2018, marquée particulièrement par une grève de quatre mois des syndicats d’enseignants.

Pour l’examen de fin d’études secondaire, ce sont 53.273 candidats sur 148.333 élèves inscrits qui ont décroché le premier diplôme universitaire, soit un taux de réussite de 35%.

Autrement dit, 65% des candidats ont échoué, soit 6 candidats sur 10 qui ont été ajournés. Chaque acteur – syndicat d’enseignants, des inspecteurs, associations de parents d’élèves – y va de ses appréciations, se référant parfois à des indicateurs explicatifs de contre performances.

Les acteurs expriment leurs déceptions par rapport au niveau d’acquisitions et de performance des élèves et aux objectifs d’apprentissages. La performance serait-elle liée à la qualité des enseignements apprentissages ? Quid de la formation des enseignants, la disponibilité des manuels pédagogiques ou «l’encyclopédisme» du programme ? Le Syndicat autonome des enseignants du moyen secondaire (Saemss), le syndicat des parents d’élèves (Unapees), le Syndicat des inspecteurs de l’Education et de la formation (Sien).

EL CANTARA SARR, SG SIENS : «Nous sommes dans un cycle de contre-performances»

Nous avons constaté un léger mieux pour les résultats du baccalauréat de 2018, comparés aux taux de réussite de l’année dernière. Nous avons gagné 4 points, mais comparativement aux taux de 2016, nous sommes en deçà. Ce qui veut dire que nous sommes toujours dans une tendance lourde de contre-performances. Du point de vue de la courbe, il y a une décroissance. Nous ne sommes pas encore à la moitié des effectifs, notamment 50%, comparativement aux taux des examens du Cfee et du Bfem.

Les conditions de performances ne sont pas réunies

« Pour le Bac général, nous sommes dans un cycle de contre-performances. Cela ne nous surprend pas parce que nous n’avons pas toujours réussi à mettre en place les conditions de performances. Il nous faut des enseignants en place du point de vue de la quantité et de la qualité. L’enseignant doit être bien formé.

Le matériel pédagogique doit être disponible. La taille des classes peut impacter le rendement des élèves. Les communautés doivent être impliquées dans la mise en place des conditions de performance. Il faut que les directions d’écoles aient le leadership nécessaire. Comment les enseignants peuvent-ils transformer les manuels en résultats»?

La nature des épreuves et le type d’évaluation peuvent faire l’objet d’une discussion pédagogique

Pour cette année, nous avons enregistré beaucoup de pertes qui tournent autour de 51% si on prend les 900 heures planchées. Ce qui ne peut pas ne pas avoir d’incidences sur le niveau de performances, même si l’enseignant des classes d’examen va développer des stratégies de contournement des périodes de crise. Il va faire des cours qui débordent le cadre fixe des horaires classiques de travail. Voilà entre autres éléments que nous pouvons convoquer pour expliquer les résultats. S’y ajoute la nature des épreuves.

Le contenu constitue une considération relative qui peut faire l’objet d’une discussion pédagogique, tout comme le type d’évaluation. On peut penser que certaines parties du programme peuvent être élaguées. Les types de connaissance doivent être revisités, de manière approfondie, dans le curriculum. Qu’avons nous besoin ? D’un élève avec la tête bien faite ou d’un élève avec la tête bien pleine ?

Un dispositif de formation à niveau

Les performances de l’apprenant peuvent s’articuler à des éléments différents, si on part de la catégorie des intrants en passant par la catégorie des processus. Pour aller vers la performance, synonyme de qualité des enseignements apprentissages, c’est d’abord un dispositif de formation à niveau. Un sérieux travail à faire en termes de recrutement des inspecteurs au niveau du moyen secondaire. La motivation des enseignants aura un impact sur la qualité des prestations et une incidence sur comment la société perçoit l’enseignant.

ABDOULAYE FANE, PRÉSIDENT UNAPEES : «La situation est dramatique»

Nous sommes pas du tout satisfaits du taux de réussite. Nous avons noté une moyenne nationale qui tourne autour de 30% depuis une décennie. C’est un indicateur qui montre que la situation est dramatique. On peut convoquer les grèves ayant comme conséquences la baisse de niveau. Il faut y remédier. Nous faisons appel à la responsabilité des autorités étatiques.

Le Gouvernement qui a en charge de la politique de l’éducation. Il faudra que l’Etat prenne ses responsabilités, car nous avons une année d’étude sur 10 ans à cause des perturbations. Le premier levier de pacification du système est le respect des accords signés entre l’Etat et les syndicats d’enseignant.

Nous nous sommes rendus compte que des rencontres sont pendantes depuis le 30 Avril où le Premier ministre avait pris l’engagement de faire un monitoring des accords. Si l’Etat respecte ses engagements vis-à vis des syndicats d’enseignant, la communauté éducative, notamment nous parents d’élèves, en tant que sentinelle, veillera à ce que tout se passe bien. A mon avis c’est la première mesure à prendre pour tendre vers l’apaisement.

SAOUROU SENE, SG SAEMSS : Un réel problème de notation de nos élèves

Le bond de 5points est le 1er élément qui apparaît au vu du taux de réussite de 35%. En réalité, nous sommes très en deçà des attentes pour les résultats du Bac. Nous devons aller au-delà de ces 36% de réussite. C’est comme si la réussite était l’exception et l’échec la règle, alors que ça doit être le contraire. Pour la vérité historique, en France, les gens ont organisé des manifestations pour un taux de réussite de 85%. Ils ont fustigé le taux d’échec de 15%.

Au niveau de l’appréciation des résultats, certains paramètres d’analyse peuvent être pris en compte. Je ne suis pas sûr que nous évaluions nos élèves de la même manière que la France ou les autres pays développés. Nous relevons un réel problème dans le système de notation de nos élèves. Si nous devons aller vers des reformes, ça doit être le cas du contenu des enseignements apprentissages, et de la réadaptation à la réalité.

Tant que nous restons dans le système classique, voire archaïque, nous ne pouvons pas aller très loin des résultats que nous avons obtenus. Les résultats obtenus ont la particularité de remettre en cause fondamentalement cette appréciation basée sur le quantum horaire grugé à partir des perturbations. La preuve, en 2017, il n’y avait pas eu de grèves dans le système de l’éducation, et pourtant, nous étions à un taux de réussite de 31%. Tout le monde sait que cette année, de janvier à avril, il n’y a pas eu d’enseignements particulièrement dans le moyen-secondaire et pourtant, nous avons connu un bond de 5points.

Paradoxe des résultats

En vérité, le problème ne se situe pas fondamentalement au niveau des perturbations. Dès qu’elles se terminent, les enseignants se rapprochent des élèves pour dispenser le maximum de connaissances pour bien aborder les examens. Certains professeurs travaillaient le week-end pour arriver à des résultats appréciables. Ce paradoxe sur les résultats prouve à suffisance qu’il nous faut aller plus loin dans l’analyse et l’appréciation des résultats que nous obtenons. Il faut aller interroger notre système éducatif dans son évaluation mais également dans le contenu des enseignements à apprentissage. Le programme est lourd.

Respect des engagements

L’ensemble de la nation, partie syndicale, des journalistes et leaders d’opinion, oblige le Gouvernement à aller vers une année scolaire 2018-2019 apaisée. Si l’année est apaisée parce que le Gouvernement a respecté ses engagements qu’il a pris, à partir de ce moment, nous, partie syndicale en rapport avec tous les partenaires de l’école, pourrions sereinement et lucidement entamer toute la réflexion nécessaire pour apporter des correctifs sur le système éducatif.

CHEIKH MBOW, COORDINATEUR DE LA COSYDEP : «Les tendances sont inquiétantes»

Je voudrais commencer par rappeler la lourde pression subie durant l’année scolaire 2017 / 2018 avec la longue grève enregistrée. Nous constatons que les résultats du baccalauréat sont encore médiocres avec un taux de réussite de 35.9% autrement dit 6 élèves sur 10 qui échouent.

Ce taux suscite des interrogations légitimes : Peut-on se satisfaire d’un niveau de réussite toujours inférieur à 40% au regard du droit à l’éducation, notamment du droit à la réussite ? Sommes-nous incapables de faire mieux ? Quel est l’impact des mouvements des quatre mois de grève sur le niveau des élèves ? Quelle est l’efficacité du réaménagement du calendrier des examens après les accords entre gouvernement et syndicats ? Quel est le sort des 60% d’enfants qui échouent au Bac ? Pour être plus pertinents et plus ambitieux, nous devons éviter de limiter la comparaison aux seuls résultats de l’année dernière. Dans l’analyse des résultats, la prise en compte des normes et standards de performance doit être exigée.

Autrement dit avoir pour référence que 80% des enseignements soient maitrisés par au moins 80% des apprenants. Voilà les normes qui doivent nous guider. En France, ils ne sont pas contents de leurs 86%. Maroc et Cameroun enregistrent respectivement 72% et près de 70%. Nous savons que cette ambition doit être construite mais malheureusement les tendances sont inquiétantes. 32% en moyenne sur les cinq dernières années, par exemple. 38% en 2013 ; 36% en 2016 ; 31% en 2014, 2015 et 2017. L’efficacité du système est en jeu et les tendances ne sont pas rassurantes.

Le programme avec un encyclopédisme injustifié

Parmi les facteurs de contre-performances, nous pouvons indexer le programme avec un encyclopédisme injustifié. Nos élèves doivent trop apprendre avec un système foncièrement intellectualiste et élitiste face à un « bourrage de crâne » et à un quantum toujours bas. Il nous faut aussi interroger simultanément plusieurs facteurs : le système d’évaluation fondé sur la mémorisation, la restitution, le mimétisme.

Des talents sont exclus et pourtant, une fois sortis du carcan scolaire, ils démontrent des compétences solides dans d’autres domaines (culture, entreprenariat, artisanat, sport, …). Le système d’orientation et de guidance scolaire qui constituent un autre facteur explicatif de l’échec scolaire. L’apprenant est-il dans la meilleure filière (série, enseignement général, technique, formation professionnelle) ? L’adéquation de l’environnement des apprentissages à l’exigence de résultats qui mérite une attention particulière en termes de sécurisation, de taille des classes, de disponibilité des supports, de motivation des enseignants, de mobilisation de la communauté, etc.

Nos vacances pour l’école

Un bilan courageux et objectif. Le système doit cerner les véritables causes de l’échec massif des élèves, se mobiliser pour des mesures correctives, sous un leadership inclusif et participatif. Les grandes vacances scolaires doivent être mises à profit pour adresser toutes ces questions et construire un dispositif où la réussite pour tous devient le principal challenge.

La Cosydep a décidé de rester dans l’alerte, la réflexion et la proposition d’alternatives. Durant ces vacances, nous allons consolider nos interventions avec la Foire des innovations, la campagne Ubbi Tey Jàng Tey mais aussi lancer une nouvelle initiative dénommée ‘‘Nos vacances pour l’école’’ par une anticipation sur les conflits probables et les questions à forts enjeux.

IBRAHIMA BALDÉ ET MARIETOU CAMARA

Jean Louis Verdier- Bloggeur- Rédacteur en chef Digital -Paris
E-mail: dakarecho@gmail.com Tél (+00) 33 7 51 10 29 13

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